Ibrahim Ballo : Un plasticien idéaliste

Imaginez deux cent petites flammes dans une chambre éclairée à moitié par la lumière du jour. Des mèches ou morceaux d’étoffe imbibés de beurre de karité placés dans des minuscules morceaux de fer constituent ces lampes.

Publié vendredi 11 février 2022 à 07:08
Ibrahim Ballo : Un plasticien idéaliste

 En dessous de chacune de ces lampes est inscrite une date au hasard. Quant à la chambre, ses murs sont décorés par de petits dessins représentant des morceaux d’étoffe. Cette œuvre d’installation a été réalisée par Ibrahim et deux de ses assistants pendant deux semaines.

Dénommé « Fitina Koko », il vient d’être consacré meilleure œuvre dans l’exposition internationale d’art plastique lors de Ségou’Art 2022 qui a eu lieu dans la capitale de la quatrième région administrative du Mali. C’était 1er au 6 février dernier.

L’artiste explique vouloir rendre un hommage aux tisserands traditionnels, et donner un message sur la fragilité de nos biens de consommation et particulièrement de notre patrimoine culturel. Car, le Fitina était la première lampe que nous utilisions après le feu de bois. En effet, il souhaite que nous rallumions la flamme de l’espoir. Car, malgré toutes ces crises que nous vivons, nous devrions garder foi en l’avenir.

Cette œuvre s’inscrit dans un long processus de création entamé par l’artiste depuis 2017, dans le cadre de son mémoire de master au Conservatoire des arts et métiers multimédia Balla Fasséké Kouyaté.

Une autre installation en hommage aux tisserands est en gestation. Il demandera plus de moyen et de temps de travail car il se fera sur dix mètres avec 1.200 pièces de tissage. Pour sa réalisation, le projet vient de bénéficier du soutiens du Fonds africain pour la culture. L’œuvre sera montée d’abord au Musée national du Mali à Bamako. Puis elle sera transportée à Ségou comme destination finale.

Le jeune Ibrahim Ballo, au physique d’éternel étudiant, n’en est pas à son coup d’essai. En janvier 2021, il était en résidence de création en France. Il est d’ailleurs le premier plasticien malien lauréat du programme de résidence de l'Institut français. Cité internationale des arts. Durant trois mois de résidence à la Cité internationale des arts de Paris, il s'est penché sur un double choc qu'ont subi nos sociétés courant 2020 : les crises socio-politiques et la pandémie de Covid-19.

L'expression artistique est aussi puissante que les mots qui fusent sur la condition sociale et humaine de l'homme. «Fil d'hibernation», voilà la thématique qui était au centre de la résidence de création de trois mois (du 9 octobre 2020 au 4 janvier 2021), d'Ibrahim Ballo à la Cité des arts de Paris (France) dans le cadre du programme de résidence artistique...

« Homme oiseau » est une œuvre de l’artiste plasticien malien Ibrahim Ballo réalisée en 2020. Elle est exposée à l’Institut français de Bamako dans le cadre de l‘exposition intitulée « Origines ». Cette toile questionne, suscite des réflexions et renvoie notre imagination vers la proximité homme et animal. 

L’œuvre est réalisée à partir de l’acrylique, du tissage et filsde coton. Elle a une dimension de 80 x 114 cm. Elle est riche en couleur. à première vue, le jaune frappe le regard et s’impose sur la toile. D’autres couleurs y figurent tels que le rouge, le bleu, le noir et un peu de blanc. Cette diversification des couleurs attire et maintient le visiteur. Ce dernier s’attardera à tout prix pour détecter le pourquoi de cet état de fait. De loin, il est aisé d’être séduit par les couleurs remarquables de ce tableau.

L’œuvre exposée a une forme rectangulaire divisée en deux parties. Elle est à l’image de la sirène « Mami wata » ou la femme poisson. Le tableau est un homme oiseau. à l’inverse de « Mami Wata », c’est un homme de la ceinture aux pieds et pour le reste, un oiseau. Un discours assez fort se cache derrière l’œuvre. Pour le moins, elle nous renvoie à plusieurs idées qui vont dans l’ordre de la relation entre l’humain et l’animal. Perdu dans un espace, l’homme n’arrive pas à se départir de son côté animal.

La jonction Homme et animal est une technique que cet artiste utilise fréquemment. Partout où elle apparait, il y a une volonté chez ce créateur de faire régner une parfaite relation entre les deux espèces. Il va loin dans son intention de créer l’union en optant pour un croisement des deux, formant ainsi une seule et unique espèce qui nous pousse à la réflexion, car ne sachant comment l’appeler. Ne serait-il pas en train de nous montrer par là une certaine égalité ? Ou ne veut-il pas montrer aux humains que l’animal a une relation très étroite avec eux ?

L’un ou l’autre, cette œuvre crée deux options : l’une critique et l’autre associant l’homme à tous les symboles du vautour. Si l’on s’attarde sur l’espèce animale, ce tableau réduit l’homme au même niveau qu’un animal dépourvu de raisonnement. Par conséquent, la raison de l’homme ne lui servirait à rien au vu de tous ses actes qu’il pose (guerre, méchanceté, haine, jalousie…).

L’oiseau est sous forme d’un vautour supportant son plumage avec son bec pointu vers l’horizon. Un geste montrant sa puissance, quand on sait la véritable force de cet oiseau connu comme un régénérateur des forces vitales, un magicien qui assure le cycle du renouveau. L’artiste transmet un discours fort et plein de non-dits si l’on se réfère aux réalités des dirigeants africains qui veulent s’éterniser au pouvoir, essayant de le maintenir de gré, même quand cela leur impose un sacrifice.

Notre créature qui figure sur cette toile est assise sur une chaise en élévation qui symbolise la chaise royale. Une élévation marquée par la partie en jaune, plissée comme une natte avec des carreaux faits à base de fil de coton. Cette technique apparait dans toutes les toiles de l’artiste.

Elle est une forme artistique qui témoigne de sa touche singulière dans la peinture. L’homme oiseau est assimilable à tous ceux-là qui ont été imposés et qui, aujourd’hui, torturent, traumatisent, martyrisent les populations et pillent leurs richesses. D’où le maintien de leur assise sur cette chaise royale pendant de longues années durant. Ils sont en perpétuelle transmutation et sont jugés répugnants comme cette créature mythique. Tout comme le vautour, ces hommes ne tuent pas avec leurs propres mains, ils laissent le soin à d’autres de le faire à leur place.

Cette œuvre est, en elle, dénonciatrice et lanceuse d’alerte à travers un discours qui fait un panorama sur les réalités du pouvoir tant convoité par l’homme. C’est une œuvre engagée qui, sans s’inscrire dans une dynamique de transmission d’une réalité choquante, tente de véhiculer des messages de façon modérée. Une œuvre qui dit plus qu’elle ne montre à première vue.

L’artiste inspire des techniques du tissage traditionnel qui représentent les liens unissant les hommes. Pour lui, il s’agit bien  du reflet d’un tissu social essentiel à la cohabitation positive. Si le fil utilisé dans le tissage rompt, il met l’homme à nu, le fragilise et défait le lien social.

Face aux difficultés de la vie, il appelle, dans ses œuvres, à l’union et au vivre ensemble. Le tissage symbolise les liens que nous devons établir entre nous afin de rester soudés, même dans les difficultés, confie l’artiste qui accorde beaucoup de valeur aux couleurs des fils utilisés dans ses créations : « les couleurs symbolisent l’harmonie.

Pas seulement entre Maliens ou Africains, mais entre tous les hommes de l’univers, toutes les couleurs de race qui existent dans le monde. »
Voyez comment les couleurs tissées sur les habits les rendent beaux. « Je rêve d’un monde où nous sommes tous des sœurs et frères vivant dans la paix et l’harmonie », conclus-t-il.

Youssouf DOUMBIA

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