Mme Soumaré Hadja Assa Diallo : «Les femmes étaient une arme efficace pour les régimes de l’époque»

Depuis l’accession de notre pays à l’indépendance, les femmes ont fait preuve d’un solide engagement dans le soutien aux deux premiers régimes qui se sont succédé au pouvoir. Mme Soumaré Hadja Assa Diallo, membre de l’Union nationale des femmes du Mali (UNFM) de 1968-1991, revient sur le rôle des associations féminines à l’époque

Publié vendredi 03 mars 2023 à 07:06
Mme Soumaré Hadja Assa Diallo : «Les femmes étaient une arme efficace pour les régimes de l’époque»

 Une photo prise en 1998 lors de la commémoration des 50 ans de la Déclaration universelle des droits de L’Homme en France

 

L’Essor : Comment les femmes étaient-elles organisées durant les premières années de l’indépendance de notre pays ?

Mme Soumaré Hadja Assa Diallo : Après l’éclatement de la Fédération du Mali, l’ancien président Modibo Keïta a regagné son pays. Il y a eu une grande mobilisation des femmes de toute l’Afrique occidentale française (AOF), mais aussi dans plusieurs endroits de la capitale sénégalaise, notamment au marché Sandaga pour le soutenir.

À l’époque, j’étais étudiante. Nous l’avons accompagné majestueusement pour son retour au bercail comme une nouvelle mariée. Depuis ce jour, il a décidé de mettre en place l’unité nationale. Il avait aussi en tête de renforcer l’unité africaine. Modibo Keïta a rassemblé les femmes au sein de la commission des femmes du Rassemblement démocratique africain (RDA).



 Ces femmes étaient regroupées dans plusieurs associations dont Rencontres africaines, Djèmanguèlè, Syndicat national de l’éducation et de la culture (Snec) et Femmes travailleuses. Y compris des associations culturelles comme Mamaya et Baraton. Chaque association gardait sa personnalité, ses droits, ses prérogatives. Notre association (Rencontres africaines) était composée de plusieurs nationalités. On était focalisé sur l’excellence à l’école et à la préparation psychologique au mariage.

L’Essor : Pendant le règne des présidents Modibo Keïta et Moussa Traoré, quelle a été  la contribution des femmes dans la vie du pays ?

Mme Soumaré Hadja Assa Diallo : Les associations des femmes ont apporté une contribution extraordinaire aux deux régimes à travers la culture, l’alphabétisation, la mobilisation autour des idéaux du parti, mais aussi la vaccination et la lutte contre la désertification. Contre ce fléau, la reine de la Grande Bretagne d’alors, Élisabeth II, a donné des vivres à notre pays.


Sans les femmes, il serait difficile pour l’ancien président Moussa Traoré de réussir la caravane qui a sillonné tout le Mali pour distribuer des vivres. Les femmes ont assuré la garde du transit des armes de défense destinées à l’Afrique du Sud. Avec l’accompagnement des cadres du parti, on surveillait aussi les militaires pour qu’ils ne dorment pas sur leurs lauriers. L’engagement idéologique des femmes a contribué largement à la réussite du régime de Modibo Keïta. Elles étaient une arme efficace pour les régimes de l’époque. 

Quand la France a fermé le robinet, les femmes, en tout cas certaines d’entre elles, ont remis leurs bijoux précieux au Trésor public. Celles dont les salaires provenaient des organisations internationales comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS), avaient accepté de reverser leurs paies au Trésor.

Elles ont également œuvré à la réconciliation des femmes après le coup d’État perpétré contre le régime de Modibo Keïta (le 19 novembre 1968 Ndrl). Les femmes ont aussi permis de redynamiser la Panafricaine des femmes.  Cette réussite est à mettre à l’actif de la ministre chargée de la Réconciliation de l’époque, Ina Sissoko.



L’Essor : Quelles étaient les revendications de l’époque ? À quels résultats ont-elles abouti ?

Mme Soumaré Hadja Assa Diallo : Les revendications ont été faites en fonction des décisions prises lors des conférences mondiales sur les femmes à Mexico et Nairobi (Kenya). Les décisions prises à Nairobi en 1985 ont reflété dans les stratégies. Il y avait trois thèmes dont l’égalité en droit dans tous les domaines et le développement. Ce n’était pas pour faire la guerre aux hommes, mais ressortir la notion de complémentarité. Modibo Keïta parlait de libération de la femme malienne qui subissait des contraintes socio-culturelles comme le gavage des jeunes filles et l’interdiction aux femmes enceintes de manger les œufs.

Il a aussi étendu l’alphabétisation aux femmes, hommes et jeunes. S’y ajoutent l’accès des femmes à la terre, le Code de la famille et la moralisation. Ce sont des acquis que j’apprécie. Il a créé le lycée des filles, offert 50% des bourses aux filles excellentes du lycée.  Le premier président de la République  a aussi fait la promotion des femmes à travers la nomination des deux premières magistrates du Mali.

À l’époque de Moussa Traoré, on a aussi parlé de complémentarité parce qu’il a imposé le quota. Partout où, il y avait deux hommes à nommer, on ajoutait une femme. Moussa Traoré a participé à l’adoption à l’assemblée générale des Nations unies de la Convention internationale des femmes et celle des enfants. Le Mali a fourni beaucoup d’efforts pour envoyer une délégation à la Conférence mondiale sur le statut des femmes à Mexico en 1975 dont j’étais membre.

Les Américains et les Russes nous ont aidés chacun de son côté à réussir notre participation à cette conférence. C’est là, où on comprend l’intérêt du partenariat diversifié. Mais le patriotisme national avant tout. Avec l’avènement de la démocratie, les femmes sont venues dans les associations avec l’intention de se réaliser financièrement. Il y a eu une floraison d’associations féminines.

 Beaucoup ne savaient pas où aller et que faire. Et il n’y a pas eu de coordination de la part du gouvernement. Au lieu d’avoir une vision patriotique, on est toujours resté à la recherche du matériel. Il nous faut revoir la copie à ce niveau. Et le 8 mars qui se profile à l’horizon peut aider à cela. C’est une journée de conscientisation, de construction idéologique. Malheureusement, cet ensemble idéologique qui se voulait africain a chaviré avec la démocratie.

L’Essor : Quelles ont été les difficultés rencontrées par les femmes à l’époque ? Et quelles étaient vos forces ?

Mme Soumaré Hadja Assa Diallo : (Rir...)! Nous avons connu des difficultés. On sortait de la colonisation avec son système. Il fallait aussi faire face au départ de l’Armée française.  Il y avait aussi notre société traditionnelle et le contexte économique après avoir opté pour le socialisme.

Notre force était l’union et l’esprit de fédéralisme. Notre pays a évolué seul pendant un certain temps. Mais l’esprit d’union de Modibo Keïta, qui a conduit à un certain fédéralisme, a sauvé le pays en ce moment-là. Les femmes étaient solidaires des différents régimes. 

L’Essor : Quel message avez-vous à transmettre aux femmes?

Mme Soumaré Hadja Assa Diallo : Une invite à la réflexion thématique en vue de sortir des programmes de travail et assurer une unité d’actions. Elles doivent faire preuve d’esprit d’initiatives et d’engagement pour continuer le noble combat de la promotion des droits des femmes.


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Une encyclopédie du mouvement féminin

Mme Soumaré Hadja Assa Diallo est une grande figure de la naissance du mouvement féminin au Mali. Elle est l’une des deux survivants d’une délégation de cinq personnes qui a représenté le Mali à la première Conférence mondiale sur le statut des femmes en 1975 à Mexico (Mexique). Elle a pris part aussi à la Conférence de Nairobi (Kenya) en 1985. Sa participation de qualité à cette dernière conférence, lui a valu la médaille de bronze politique, décernée par les États Unis.

Aujourd’hui, l’octogénaire consacre une large partie de son temps à coucher ses idées sur des manuscrits dans le cadre d’un projet de rédaction d’un livre sur les femmes leaders après la deuxième guerre mondiale. Elle explique avec suffisamment de recul qu’il s’agit de ces femmes qui ont apporté  l’humanité par leur combat pour l’épanouissement de la femme et le développement de leurs pays.

Peule bon teint, à la stature imposante, Mme Soumaré Hadja Assa Diallo  pense que les femmes âgées doivent partager leurs réflexions avec les autres. À l’éclatement de la Fédération du Mali, elle suivait des études de sage-femme assistante sociale dans la capitale sénégalaise et a pris part à la grande mobilisation des femmes autour du président Modibo Keïta.


Elle décrochera ensuite un diplôme d’études supérieures en santé publique en France et un autre en gestion des services de santé au Canada. Elle mettra ensuite ses compétences au service de la création de l’École secondaire de santé du Mali (ESS). «En 1963, à l’occasion du 8 mars, je suis allée avec toutes les élèves de cet établissement à Sikasso pour soutenir la première dame d’alors, Mariam Travélé, épouse du président Modibo Kéita», se souvient encore l’ancienne présidente du conseil d’administration de l’hôpital Mère-enfant ou Luxembourg.

La trésorière et chargée des relations extérieures de l’Union nationale des femmes du Mali (UNFM) est également membre fondatrice de plusieurs organisations, notamment le Comité des femmes musulmanes de l’Organisation mondiale islamique pour l’éducation, les sciences et la culture (Isesco), l’Association de lutte contre la maladie mentale et la Croix-Rouge malienne. Elle a administré la preuve de son patriotisme en acceptant comme d’autres femmes de reverser son salaire au Trésor public lorsque le pays balbutiait économiquement, à partir des premières années de l’accession du pays à l’indépendance. 

L’actuelle présidente du Comité d’action pour les droits de la femme et de l’enfant (Cadef) a été élue vice-présidente au Comité chargé de lutter contre toutes les formes de discrimination à l’égard de la femme (Cedef). Elle a aussi été membre du comité du Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) pour la préparation de la Conférence de Beijing (en Chine), mais aussi membre de l’International women watch (USA) et du Centre d’études stratégique pour l’Afrique (Washington).

Celle qui a été décorée de la médaille du grand officier de l’Ordre national du Mali, arbore d’autres distinctions honorifiques. Au nombre desquelles, le prix du président français Jacques Chirac à l’occasion de la commémoration des 50 ans de la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

Mohamed DIAWARA

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