Production agricole : De la fraise made in Mali

La culture de ce fruit est en train de se développer dans notre pays. Nous avons enquêté pour en savoir davantage sur la production et la commercialisation de ce qui peut être la pépite de demain pour nos agriculteurs

Publié jeudi 21 avril 2022 à 05:33
Production agricole : De la fraise made in Mali

«Il y a de la fraise. Vous en voulez pour combien ?», lancent en chœur les vendeuses ambulantes du Marché rose de Bamako, qui proposent leur marchandise dans les assiettes plus ou moins creuses. Avec 300 Fcfa, on peut acheter un tas de ce fruit charnu à la belle robe rouge, qui est d’habitude importé d’Europe pour inonder les marchés de la capitale. Mais aujourd’hui, la fraise est de plus en plus cultivée dans notre pays.

Toumani Traoré fait partie des producteurs locaux. À première vue, son verger, situé au bord du fleuve à Kabalabougou dans la Commune du Mandé, ressemble à un champ de tomates. Le vert domine de loin mais quand on s’approche, on distingue entre les feuilles les petites pépites rouges. Nous avons rencontré Toumani Traoré dit Banta, en pleine activité dans son champ. La sueur dégoulinant sur le visage, il est occupé à biner les planches de fraise. 

Électricien de profession et célibataire sans enfant, Banta a hérité le champ de fraise de son père il y a trois ans. Il y possède 42 planches de fraise. Muni de deux arrosoirs, il arrose trois fois par jour les plants qui ont besoin de beaucoup d’eau. Costaud à force de pratiquer ce travail pénible, le jeune homme parcourt environ une centaine de mètres pour puiser l’eau dans le fleuve. Son ami Mohamed Diarra l’aide souvent dans ce travail harassant.

«Les fraises sont comme des bébés qui ont besoin de grands soins. Les plants sont fragiles et ne supportent pas une aspersion mécanique. La terre a aussi besoin d’être enrichie régulièrement. Pour cela j’achète tous les quinze jours des déjections de mouton et de bœuf ou encore de volaille pour rendre fertiles les planches»,   explique le jeune producteur.

 

ÉVITER LES ENGRAIS INDUSTRIELS- Le fruit ne réussit qu’en période de chaleur, précise Toumani Traoré, qui montre ses dents jaunâtres derrière un grand sourire. «En février et mars passés, j’ai eu une bonne récolté. Pour le moment, le champ donne moins, car l’arrivée des premières pluies a fait reculer la production », dit-il. En effet, la fraise ne peut réussir au Mali pendant l’hivernage sauf si le producteur possède une serre pour protéger les planches. Il n’est pas non plus question d’utiliser les engrais industriels  car ils détruisent carrément les plants.


En dehors des déchets qui sont des engrais organiques, Banta asperge les planches tous les trois jours avec de l’insecticide pour les protéger des insectes nuisibles. En principe, il faut six mois à la fraise pour atteindre la maturité : trois mois pour pousser et trois mois pour donner des fruits.  En période de récolte, Banta peut collecter 25 kg de fraises tous les trois jours. Le kilogramme est vendu à 4.000 Fcfa aux hôtels de la place. Cependant, les revendeuses achètent le kg à 3.000 Fcfa.

«C’est un métier difficile. Il faut être patient et courageux», confie Toumani Traoré. Mais grâce à cette activité, il a pu construire une maison, acheter une moto et contribue aux dépenses quotidiennes de la famille. En perspectives, le jeune entrepreneur ambitionne d’installer une serre et un dispositif automatique d’arrosage de ses fraisiers.

Oumou Diawara vend des fraises depuis une année. «Au début, j’étais étonnée d’apprendre que ce fruit est cultivé chez nous. Je pensais que ça venait uniquement des pays voisins», dit notre interlocutrice. Par jour, elle achète 10 kg de fraises à un producteur, à raison de 2.000 Fcfa le kg qu’elle revend à 2.500 voire 3.000 Fcfa. Grâce à son commerce, la jeune mère peut subvenir aux dépenses scolaires de sa fille et payer ses tontines. Elle souhaite que cette culture se développe dans notre pays pour pouvoir l’avoir à n’importe quelle période, car justifie-t-elle, c’est très apprécié par les clients.

Salif Doucouré, lui, est consommateur. Depuis le début du mois de Ramadan, il rapporte des fraises à la maison tous les jours, à l’heure de la descente du bureau. Ce chef de famille, comme Oumou, témoigne n’avoir jamais pensé que la fraise pouvait être produite au Mali. Il souhaite voir plus de gens s’intéresser à sa culture et à sa commercialisation afin de booster l’économie nationale.

Les jeunes sont de plus en plus attirés par la culture de la fraise. S’agit-il alors d’un business d’avenir ? Mme Théra Aissata Traoré est phytopathologiste au programme fruits et légumes de l’Institut d’économie rurale (IER). Elle explique que la fraise a été introduite au Mali dans les années 1960 par les expatriés français qui travaillaient à la recherche agricole. À l’époque, ils avaient installé un parc à manguier à l’emplacement de l’actuelle Cité administrative, et planté de la fraise au pied des manguiers.

Ensuite, les maraîchères de Hamdallaye-ACI ont commencé à récupérer des souches pour les replanter. Après quoi, d’autres ont commencé à créer des parcelles pour la culture de la fraise autour de Bamako, surtout dans la zone de Samanko. Ils ont commencé à introduire de nouvelles variétés, précise notre phytopathologiste. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes sont attirés par cette culture, notamment les étudiants en stage à l’IER qui bénéficient de parcelles et qui se montrent intéressés par la rentabilité de cette production.

 

LES VERTUS DE LA FRAISE-Mme Théra Aissata Traoré indique que la fraise est produite uniquement à Bamako et dans l’espace péri-urbain : c’est une culture qui ne supporte pas de longs trajets sans réfrigération. Elle ajoute que cela n’empêche pas pour autant d’essayer sa culture ailleurs, et c’est le rôle de la recherche. Pour booster la culture de la fraise, elle suggère d’identifier les meilleures variétés adaptées au climat, de rendre la semence disponible, et de veiller à sélectionner les plants de bonne qualité, une condition importante pour produire la fraise.


Il faut aussi respecter l’amendement du sol, pratiquer le paillage qui conserve l’humilité, protège les fruits et respecter les fiches techniques disponibles auprès des centres de recherche, celles-ci devant être complétées par des expérimentations locales pour une meilleure adaptation au Mali.

À son avis, cette culture est d’un grand avantage pour le Mali. «Si on la maîtrise bien, elle peut être une source génératrice de revenus assez importante, et on peut ajouter à la vente locale la transformation et l’exportation», argumente-t-il. Sur le sujet, l’IER a produit un projet de recherche qui n’a pas bénéficié de financement. Ce serait nécessaire, car l’objectif est notamment d’identifier les meilleures variétés, parmi plus de 40 variétés existant dans le monde de cette espèce de plante herbacée appartenant au genre frangaria (famille des rosacées).

Docteur nutritionniste, Djibril Traoré nous parle  des vertus de la fraise, qui comme d’autres fruits rouges, est riche en antioxydants (qui permettent de nettoyer les vaisseaux sanguins). Et notamment en anthocyanines et en acide ellagique, connus pour leur effet préventif sur les cancers du côlon, de l’œsophage, du sein et du cerveau. À cet effet, Dr Traoré recommande aux consommateurs de varier au maximum les fruits afin de couvrir l’ensemble des besoins nutritionnels. L’idéal pour la santé : consommer deux à trois fruits frais par jour, ce qui correspond à 250g de fraises.

Fadi CISSE

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