L’aide étrangère : Après l’arrosage, l’essorage

Cette contribution est la deuxième partie d’une série qui met en lumière les limites de l’aide internationale. Son auteur, l’économiste, le banquier, l’analyste, l’essayiste Cheickna Bounajim Cissé, démontre que celle-ci n’a jamais développé un pays. Au contraire, elle crée une accoutumance poussant son bénéficiaire à la génuflexion éternelle

Publié dimanche 18 décembre 2022 à 19:44
L’aide étrangère : Après l’arrosage, l’essorage

Cheickna Bounajim Cissé


 

Il y a quelques années, en décembre 2017, le conseil d’administration du FMI avait appelé «les autorités nationales des pays de la CEMAC à tenir pleinement leurs engagements d’opérer résolument un assainissement des finances publiques afin de rétablir la viabilité extérieure de chaque pays membre». Il s’était félicité de «l’engagement de la BEAC à envisager un nouveau durcissement de la politique monétaire si l’accumulation des réserves n’atteint pas les objectifs de la BEAC».


L’ultimatum donné aux autorités politiques et monétaires de la CEMAC était clair : programmes d’ajustement structurel drastiques sous l’égide du FMI ou dévaluation du Fcfa. Les pays membres de la CEMAC, fragilisés et efflanqués, avaient choisi la cure d’austérité avec une réduction drastique du train de vie de l’État assortie de coupes sombres dans les dépenses sociales et de l’arrêt de plusieurs projets d’infrastructures.

Interrogé sur l’antenne de RFI à l’issue de la réunion biannuelle de la zone franc cfa, tenue le 13 avril 2018 à Brazzaville, le ministre français de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire, ne s’était pas privé d’admonester les dirigeants de certains pays d’Afrique centrale : «Il faut que, dans la zone CEMAC, il y ait des programmes FMI et que les États qui n’ont pas de programmes FMI en aient un le plus rapidement possible. Il doit y avoir entre la République du Congo, le FMI et les différents États partenaires de ce pays, une transparence totale.

Je dis bien totale. Rien n’est possible sur la confusion ou sur la dissimulation. Sans transparence, il n’y a pas de confiance. Et sans confiance, il ne peut pas y avoir d’aide, ni de la part du FMI, ni de la part des autres États. Nous attendons des gestes concrets en termes législatifs sur la lutte contre la corruption dans la République du Congo. Nous avons besoin de gestes concrets».

En vertu de quel statut et au nom de quel programme, le FMI peut-il se montrer «intransigeant» vis-à-vis d’un pays souverain fût-il pauvre et africain ? À l’époque, ne pouvant accéder à la hauteur de la directrice générale du FMI, pour lui poser cette question, nous nous sommes contenté, en guise de réponse, de son propos rapporté par le journal Le Monde du 10 avril 2018 : «Si le FMI prête de l’argent de la communauté internationale, il est redevable de cette transparence».

Quant à la France, au nom de quel «droit seigneurial» se montre-t-elle incisive et directive vis-à-vis des États africains dits indépendants ? Doit-on plaindre l’excessivité du propos du grand argentier français et des dirigeants du FMI ? Ou doit-on s’en accommoder du fait que c’est devenu tellement fréquent, et donc banal, que cela ne choque plus personne, pas en tout cas les dirigeants des pays africains mis en cause ?


Si oui, peut-on imaginer un seul instant la réaction de ces derniers si de tels propos étaient tenus par leur presse locale, l’opposition politique ou la société civile de leurs pays ? Bon, comme ça vient «d’en haut d’en haut», entendez par là du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale, de l’Union européenne, des États-Unis ou de la France, alors ce n’est pas bien grave et on se plie, même en deux, à titre de révérence et de convenance.



Les questions irritantes, et bien d’autres, les Africains continuent à se les poser. Point de méprise ! Nul besoin d’être financier, créancier ou même aumônier pour proscrire l’opacité des comptes publics, la dissimulation de dettes et la dissymétrie de l’information. Il est vain de vouloir cacher un éléphant coincé dans un couloir en verre. Mais de là à admonester un pays souverain, il y a un pas à ne pas franchir. Mais comme le dirait l’autre, on n’a que ce qu’on mérite.

Tenez, le siège de l’Union africaine (UA) à Addis-Abeba, haut lieu des rencontres des dirigeants africains, est devenu depuis le 28 janvier 2012, la cocarde de la puissance de la Chine sur le continent. Mais aussi et surtout le symbole d’une Afrique mendiante et dépendante.

Avec la rondelette somme de 200 millions de dollars US (154 millions d’euros), l’Empire du Milieu a offert à l’UA clé en main (jusqu’aux équipements et mobiliers) l’imposant bâtiment de verre et d’acier de trente étages construit, en moins de deux ans et demi, sur les ruines d’une ancienne prison de la capitale éthiopienne. À l’entrée de l’édifice, bien en exergue et pour l’éternité, on peut lire sur une pierre gravée «Avec l’aide du gouvernement de la République populaire de Chine». En reconnaissance, le 18è sommet de l’UA qui s’est tenu le lendemain de l’inauguration de son nouveau siège a adopté une motion de « remerciement et de gratitude» envers le généreux bienfaiteur chinois.

Cinq années plus tard, coup de tonnerre ! Le journal français Le Monde révèle dans une enquête publiée le 26 janvier 2018 que le siège de l’Union africaine serait espionné par la Chine. En voici un extrait de cette rocambolesque affaire : «En janvier 2017, la petite cellule informatique de l’UA a découvert que ses serveurs étaient étrangement saturés entre minuit et 2 heures du matin.


Les bureaux étaient vides, l’activité en sommeil, mais les transferts de données atteignaient des sommets. Un informaticien zélé s’est donc penché sur cette anomalie et s’est rendu compte que les données internes de l’UA étaient massivement détournées. Chaque nuit, les secrets de cette institution, selon plusieurs sources internes, se sont retrouvés stockés à plus de 8.000 km d’Addis-Abeba, sur de mystérieux serveurs hébergés quelque part à Shanghai, la mégapole chinoise. (…) Quatre spécialistes venus d’Algérie, l’un des plus gros contributeurs financiers de l’institution, et des experts en cybersécurité éthiopiens ont inspecté les salles et débusqué des micros placés sous les bureaux et dans les murs. (…) “Ça arrange tout le monde que ce soit une passoire, déplore un fonctionnaire déjà présent du temps de l’Organisation de l’unité africaine (OUA, 1963-2002).

On se laisse écouter et on ne dit rien. Les Chinois sont là vingt-sept heures sur vingt-quatre, ont planté plein de micros et d’outils d’espionnage cyber quand ils ont construit cet immeuble. Et ils ne sont pas les seuls !” Selon les documents extraits par Le Monde, en collaboration avec le site The Intercept, des archives de l’ex-consultant de l’Agence nationale de sécurité (NSA) américaine Edward Snowden, les antennes des services secrets britanniques (GCHQ) n’ont pas épargné l’UA.

Entre 2009 et 2010, plusieurs responsables ont ainsi vu leurs appels et leurs courriels interceptés…». L’ambassadeur de Chine auprès de l’UA a récusé totalement l’accusation du journal français en des termes incisifs : «Je pense qu’il s’agit d’une histoire sensationnelle, mais elle est aussi complètement fausse et une absurdité».Vrai ou faux ? Qu’importe ! C’est la surprise manifestée par certains dirigeants africains qui est renversante. Comment peut-on aimer une rose sans épine ? Le regretté professeur Joseph Ki-Zerbo rappelait qu’on ne peut pas dormir indéfiniment sur la natte des autres et bien s’en porter. Dans ces conditions, tôt ou tard, on finira par voir des comportements désobligeants ou entendre des propos blessants de nos généreux bienfaiteurs.

 

LES LIMITES DE L’AIDE- L’Afrique ne peut pas continuer à tendre la main ad vitam aeternam. La majorité des économistes sont d’avis qu’aucun plan de développement crédible ne peut être impulsé de l’extérieur, encore moins reposer sur le financement des capitaux étrangers, sauf à secréter l’assistanat, la pauvreté et la dépendance du pays concerné. En vérité, de tout temps et en tous lieux, l’aide étrangère a toujours montré ses limites. Elle est imprévisible et variable. Elle n’a jamais développé un pays. D’ailleurs, si elle le pouvait, ça se saurait. Au contraire, elle crée une accoutumance poussant son bénéficiaire à la génuflexion éternelle.

 Et Haïti, le premier pays noir indépendant dans le monde aurait été la forme la plus aboutie de ce modèle. Ce pays a bénéficié de l’équivalent de 120 plans Marshall en trois décennies sans jamais réussir à s’extirper de la grande pauvreté ! Bien au contraire, le niveau de vie des Haïtiens a décru de 20 % entre 1960 et 2007. De l’aveu de l’ancien Premier ministre haïtien, Michèle Pierre-Louis, de passage à Montréal le 9 mai 2012, «les effets de l’aide internationale en Haïti ne sont visibles qu’au microscope».

Selon une étude Développement endogène et limites de l’aide internationale en Haïti, menée par Stéphane Pallage et Nicolas Lemay-Hébert, Haïti a bénéficié au titre de l’aide internationale au développement d’un transfert moyen de 8,2 % de son PIB durant la période 1965-1995. Les auteurs concluent que «l’aide internationale n’implique pas le développement économique.


Elle n’en est ni une condition nécessaire ni une condition suffisante. Elle peut même constituer une entrave importante à ce développement». D’après le Center for Economic and Policy Research (CEPR), sur un apport de fonds total de l’USAID de 1,38 milliard de dollars destiné à la reconstruction de Haïti, «à peine 0,9 % est parvenu aux mains d’organisations haïtiennes, alors que 56,6 % sont allés à des firmes basées à l’intérieur du Beltway (Washington, Virginie et Maryland)».

Le ministre kenyan de la Planification et du Développement national, Anyang Nyongo, a noté que dans certains cas, l’ONU et d’autres organisations internationales envoient des experts en Afrique pour chercher une information qui est déjà disponible sur Internet. Il a tenu ces propos le 11 juillet 2005 dans une déclaration faite devant le forum du Conseil économique et social de l’ONU à New York. Il a estimé que «le parachutage d’experts», depuis le siège des Nations unies était une forme d’assistance technique source de gaspillage des ressources, tout en aggravant le sous-développement dans les pays pauvres. Il a dit que le renforcement des capacités intellectuelles était souvent altéré par la surdépendance « aux experts parachutés» dans les pays en développement.

Le directeur adjoint du département Afrique au FMI, Roger Nord, s’exprimant à la tribune de l’OCDE en octobre 2015, déclarait : «L’histoire économique nous a appris que le développement économique repose finalement sur la création et le développement des sources intérieures de financement».

Deux mois plus tard, son représentant au Mali, Anton Op de Beke, reprenait, presque mot pour mot, le même constat : «L’histoire économique nous a appris que le développement d’un pays repose finalement sur la mobilisation des ressources financières à l’intérieur». Et les deux fonctionnaires internationaux ont raison de stigmatiser les limites de l’aide étrangère, même s’ils semblent, malheureusement, privilégier la fiscalité comme principal levier de mobilisation des ressources internes.

Cheickna

Bounajim CISSé

L’émergentier

Rédaction Lessor

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