Younoussi Touré : L’enfant du Lac Takiti au Mali

La trajectoire de la vie de «Younoussou Syngoro Touré» devenu Younoussi Touré, racontée par lui-même, ne peut laisser aucun lecteur indifférent, aussi bien par la simplicité du récit que par la construction sociale et intellectuelle de l’auteur

Publié mardi 25 octobre 2022 à 05:30
Younoussi Touré : L’enfant du Lac Takiti au Mali

                                                                        L’ex-Premier ministre Younoussi Touré est décédé le 17 octobre dernier

Younoussi est entré dans la vie active en tant que revendeur de noix de cola à Sévaré. Il a fini par devenir un universitaire, cadre au ministère du Plan, banquier émérite, Premier ministre, Député… ! Il a réussi à la force de son cerveau.

Parti du fin fond d’un village enclavé sur les bords du lac Takiti, dans le Cercle de Niafunké, il a pu venir à bout de bien d’obstacles dans un optimisme déroutant. Suivons le long cours de la vie d’un enfant né «deux hivernages après le déclenchement de la Grande guerre entre les Blancs», dans une famille paysanne.

Niodougou, «le village» ou «le pays du mil» est son village. Oui, un nom bien bambara dans un milieu sonrhai. Niodougou est un village bambara fondé par des Bambaras. C’est ici que se déroule la tendre enfance de l’auteur entre «Karey-guussuu», la mare aux caïmans», «Talka-bangu la mare des pauvres», «Teeli-kuuku», la mare au long intestin», et «Hawjeno-bangu, la mare de la vieille vache», cette perle de lacs qui font la richesse des Régions de Mopti et Tombouctou.

C’est de ce biotope, que l’auteur est recruté pour l’école coloniale de Niafunké. Le recrutement est une scène kafkaïenne, dans le paisible visage subitement réuni autour du «message du commandant de cercle» dont la substance est qu’il faut envoyer des enfants de Niodougou à l’école, exactement une dizaine.

«Pour avoir la paix avec le commandant», Younoussi est retenu dans une cohorte qui compte Ba Kob Ba koba Coulibaly, Pathé Nouhoun Touré, Amadou Arsiké Cissé et Nouhoum Kiné Diarra, sous la férule d’un certain Mahamane Alassane Haïdara, le futur homme politique qui sera de la lutte pour l’indépendance du pays en 1960. «Il a une réelle influence sur tout le monde et est obéi au doigt et à l’œil. à son arrivée sur les lieux, tout le monde se lève et retient son souffle…» se souvient l’auteur (P69). L’écolier est studieux et commence à nourrir de réelles ambitions académiques quand l’action d’un nouveau directeur du nom de M. Chévreux contraria ses aspirations.

à l’époque, à la fin du cycle primaire, les écoliers devaient passer par-dessus deux obstacles :«les bourses», un concours national qui permettait aux heureux candidats de continuer au lycée, puis les études secondaires et le Certificat d’études primaires, un examen qui pouvait donner un strapontin subalterne dans l’administration coloniale.

Seul M. Chévreux pouvait décider de cette sélection. Et cette année, il avait décidé que Younoussi et certains devaient limiter leurs ambitions à Niafunké. Pour l’auteur, il n’y a point de doute ; le directeur l’a écarté parce qu’il était un fils de pauvre. Victime de cette injustice, Younoussi bande ses muscles et réussit brillamment au CEP. Cette année, dans tout le cercle, il n’y aura que trois admis : Hamadoune Diallo, Boubacar Sada Sy et Younoussi Touré. Nous sommes en 1953. Bien d’autres succès suivront.

Après un séjour à Niodougou, Younoussi débarque à Mopti, chez sa grande sœur. Ici, il fera plusieurs boulots et finit par s’installer à «son propre compte comme petit revendeur de noix de cola». C’est dans ce commerce qu’il croise son ami d’enfance Ba Coulibaly, connu sous le sobriquet de «Chèvre». Chèvre a pu continuer ses études à Bamako, à l’école des artisans soudanais où l’on accède par concours, pour une durée de trois ans. Il encourage son camarade Younoussi à faire acte de candidature.

Ce qui est fait et Younoussi est admis et orienté dans la section dédiée à la «maroquinerie», un nom barbare pour le gamin de Niodougou. Tout ça pour devenir un cordonnier, rétorque l’auteur, à son ami en ces termes : « Tu connais bien les gens de chez nous, s’ils apprennent que je suis devenu un apprenti cordonnier à Bamako, ce sera la stupéfaction au village et surtout dans ma famille» ! Cette déconvenue ne le bloque cependant pas. Il restera dans cette école pendant deux ans, de 1954 à 1956. Il apprend avec sérieux son futur métier en même temps qu’il suit des cours de culture générale et les modules de perfectionnement dispensés par l’Office de la main d’œuvre en cours du soir.

Fort de ce bagage, Younoussi prépare et se présente à différents concours : l’entrée au Centre professionnel (pour les chemins de fer) de Toukouto, l’école des moniteurs d’agriculture de Mpessoba et enfin comme candidat libre au concours des « bourses » pour accéder au lycée. Il fait du deux sur trois en étant admis aux «bourses» et à Mpessoba.

Nous sommes en 1956. Younoussi est orienté au Cours normal de Sévaré, la ville où son aventure avait pris corps, il y a deux ans. Il va pouvoir devenir un instituteur. à Sévaré, il côtoie de nouveaux condisciples dont Ibrahim Bocar Ba (devenu banquier et ambassadeur), Pierre Diakité (champion scolaire du Soudan en crosscountry qui sera chroniqueur sportif à l’ORTM), Mamadou Kaloga (brillant footballeur et karatéka devenu journaliste), Mamadou Bamou Touré (devenu ministre de l’éducation), Kari Dembélé (brillant sociologue, Professeur à l’école normale supérieure et grand militant pour la démocratie), Mamadou Sanogo (devenu un grand cadre des assurances), Mamadou Adèse Traoré (devenu un brillant musicien), Bamoussa Touré, Ousmane Ba (devenu grand médecin vétérinaire dans le privé et député) Marigbé Sacko, Noumoutié Sanogo, Oumar Keita, Abdrahamane Niang, Sinaly Sidibé, Mahamar A. Touré...

Younoussi, lui, en plus de «bien étudier», s’illustre comme un grand athlète sur la distance des 400 mètres relais, une discipline où il fait équipe avec Ibrahim Bocar Ba, Sidiki Diabaté et Noumoutié Sanogo.


Il obtient le Brevet élémentaire et se présente avec succès à l’école normale de Sébikotane au Sénégal, le sommet de l’enseignement normal pour les Africains à l’époque. Il est admis dans cette prestigieuse école en même temps que Ibrahim Bocar Ba, Kari Dembélé, Issaga Dembélé et quatre autres condisciples…

Tous s’apprêtent à débarquer au Sénégal quand l’audacieuse Fédération que le Sénégal et le Mali ont tenté de mettre sur pied, au nom de l’unité des pays anciennement colonisés par la France éclate. Il faut de nouvelles dispositions et voilà l’auteur et ses compères à l’école normale de Katibougou, de 1960 à 1962, avec comme directeur Abdrahmane Baba Touré.

C’est là que Younoussi prépare et réussit avec succès la première partie du baccalauréat de mathématiques. Du coup, il est transféré au lycée Askia Mohamed pour la deuxième partie. Il passe avec brio cet examen et bénéficie d’une bourse pour la France, à l’Université de Bordeaux.


Il ne rejoindra pas la France cette année à cause de la bureaucratie. Le voilà qui met le cap sur l’Université d’Abidjan, «enfin étudiant» ! Nous sommes en 1963. Deux ans après, il obtient le «Diplôme d’études économiques générales», la jeune université ivoirienne ne préparant pas à la licence. Il ira à l’Université de Dakar, pour deux ans houleux perlés de mouvements de grève.

Il y rencontre un certain Boulkassoum Haïdara (devenu pharmacien à Montpelier et aujourd’hui président du Conseil économique et social). à Dakar, il est président de l’Association des «étudiants et stagiaires maliens », donc aux avant-postes de la contestation.

Lui et ses camarades seront rapatriés par train. Nous sommes en 1966/67. à la fin des troubles, il passe sa licence en sciences économiques. D’autres se seraient contentés de ce parchemin, mais Younoussi veut progresser. Il s’inscrit pour un diplôme d’études supérieures en sciences économiques, à Clermont-Ferrand.

Ce rêve sera écourté tout net, parce que son passé de Dakar le rattrape. Un beau matin, il est arrêté par la police pour «diffusion de tract» à Bamako. Au lieu de rallier la France pour ses études, il est de facto «versé dans la production». Nous sommes à l’heure de la planification de l’économie avec le plan quinquennal qui devait propulser le développement harmonieux du développement du pays. Au ministère du Plan où le jeune économiste est affecté, il ne pleure pas sur son sort. Il travaille en même temps qu’il prépare à distance ses études interrompues.

C’est dans la collecte des données, à la direction de la statistique, pour la rédaction de son mémoire qu’il rencontre Alima Traoré, fraichement diplômée de l’école internationale de statistiques de Yaoundé. Il l’épouse le 27 décembre 1970, à San avec comme témoin «son frère et ami» Moussa Amion Guindo, alors adjoint au commandant de cercle de la localité….

Voilà pour les grandes lignes du récit de cette vie ; un récit qui, à bien d’égards, est un modèle pour la jeune génération. Tout y concourt, aussi bien du point de vue du parcours intellectuel et social que pour l’indispensable engagement au service de l’humain. Son attachement viscéral à son village et à sa famille est partout présent. à tous les coups, il est à Niodougou, son terroir qu’il apprécie si hautement qu’il le décrit avec fascination.

On est tout simplement admiratif des photos qui ne sont pas loin des clichés de Seydou Kéïta ; des images en noir et blanc qui sont la marque d’un certain temps de vie : les lacs étendus, les terres arables, les bergers et les pêcheurs, et même Younoussi à la barre d’un bateau !

Dans le style, il est très proche de Ferdinand Oyono dans son livre éponyme, «Le vieux nègre et la médaille». La morsure de sa plume avec une bonne dose d’humour est sans concession pour l’administration coloniale, une grosse machine mise en place pour pressurer les pauvres. Cette fresque coloniale est aussi celle qu’Amadou Hampâté Ba a pu restituer dans «L’étrange destin de Wangrin».

On y découvre toute la cupidité des interprètes coloniaux, les maillons d’une infernale, dont les fresques et la bouffonnerie ont laissé leur marque dans l’administration publique avec l’incrustation de la lourdeur bureaucratique et de la corruption. On peut voir défiler les images de son grand frère Ali terrassant et rabrouant le garde-cercle Amadigao voulant réquisitionner le cheval du père Syngoro, parce que l’envoyé du commandant doit avoir une belle et fière monture. On peut aussi apprécier cette image sublime de Younoussi revenu au village avec une grande délégation, à la faveur d’une mission du plan quinquennal, pour saluer son père qu’il ne reverra plus !

Ce qui force l’admiration, c’est la candeur du récit, la force du témoignage et la solide culture de l’écrivain qui, au-delà de son parcours, a capitalisé les grands moments des grands spécialistes de la région, comme l’attestent les références bibliographiques. Les témoignages des amis d’enfance sont aussi instructifs et on lit avec émotion les souvenirs d’Ibrahim Bocar Ba, de Mamby Touré, l’ami qu’il partage avec Ali Farka Touré, de Mamadou Bamou Touré, d’Issaga Dembélé, de Mamadou Kaloga et d’Abdrahamane Niang. À leur façon, ils ont tenté de restituer Younoussi dans ses valeurs et ses vertus, soixante ans après leur connaissance à Sévaré !

Le récit est cependant incomplet. L’auteur pourra expliquer pourquoi, il a délibérément écourté son récit à cette étape de sa vie, car plusieurs autres aspects restent à découvrir, notamment sa carrière de technocrate à la Banque centrale des états de l’Afrique de l’Ouest, à la Primature, à l’Union économique et monétaire ouest africaine. Le lecteur attend surtout de découvrir son engagement politique, au-delà du militantisme de sa jeunesse panafricaniste.

Les quelques coquilles et les rares fautes n’altèrent en rien la consistance de cette œuvre. À tout point de vue, ce livre est à découvrir. Et le genre surtout, il doit faire des émules.

Dr Ibrahim MAÏGA

Rédaction Lessor

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