Bagui Diarra : «Si l’État s’y met, nous ne dépendrons pas de l’énergie thermique»

Le constat général est que notre système énergétique est fortement dépendant des hydrocarbures qui sont, de surcroît, totalement importés. Comment sortir de cette dépendance ? Quelle autre alternative s’offre à notre pays en matière de production d’énergie ? Dans une interview qu’il a bien voulu nous accorder, l’ingénieur en génie industrie (option électricité), Bagui Diarra, propose des pistes

Publié jeudi 02 novembre 2023 à 06:37
Bagui Diarra : «Si l’État s’y met, nous ne dépendrons pas de l’énergie thermique»

L’Essor : Quelle analyse faites-vous de la situation énergétique actuelle ?

Bagui Diarra : La situation actuelle nous démontre simplement qu’il y a une très forte dépendance de notre système énergétique des hydrocarbures, notamment du carburant qui est aussi totalement importé. Très souvent dans un mixte énergétique, c’est-à-dire lorsque différentes sources interviennent, on essaye d’aller d’abord aux sources qui sont moins coûteuses vers celles plus coûteuses de manière à ce qu’on puisse avoir une production d’électricité à un coût maîtrisé ou réduit.

À ce niveau, nous avons le thermique qui domine. Actuellement, seulement sur le réseau de l’EDM-Sa, nous sommes entre 57 et 58% de part d’hydrocarbures et la partie hydroélectricité est dans les 27 et 28%. On avait une importation de l’électricité avec la Côte d’Ivoire qui partait dans les 15%. Et nous n’avons que 3% de l’énergie solaire sur le réseau de l’EDM-Sa. À l’échelle nationale, on est environ 80%, sur tout le territoire, à dépendre des hydrocarbures.

Même dans l’électrification rurale, il y a des systèmes hybrides. Aussi, au niveau des auto producteurs (mines, fermes), c’est quasiment les hydrocarbures qui dominent même si certaines mines ont commencé à installer des centrales solaires. Donc, notre mixte énergétique est tiré des hydrocarbures qui sont chers. Puisqu’ils sont totalement importés, il y a la volatilité des prix, cela constitue le défi le plus important actuellement dans le système énergétique malien et qui fait que le système est inefficace.

L’Essor : Comment mettre fin à cette dépendance?

Bagui Diarra : Pour sortir de cette dépendance des hydrocarbures, des solutions existent. Il y a en trois fondamentalement sur lesquelles on peut avancer rapidement. La toute première solution, c’est l’économie d’énergie. Contrairement à ce que certains pensent, le courant n’est pas produit et stocké. Le courant est en production permanente. Il n’attend pas jusqu’à ce que vous mettiez, par exemple, votre doigt sur un interrupteur pour allumer de la lumière chez vous. Ça veut dire que pour qu’il y ait du courant sur la ligne pour vous, il faut que vous fassiez la demande.

Aujourd’hui, il y a  deux catégories d’abonnés. Les deux sont au niveau de la distribution. Vous avez certainement entendu parler des basses tensions et des moyennes tensions. Avec ces deux catégories, à chaque niveau, l’action d’EDM-SA va venir s’arrêter au point de vente. Ce point est votre compteur quand vous êtes dans la catégorie basse tension et votre poste privé, quand vous êtes de la catégorie moyenne tension. EDM-SA n’intervient pas en aval. C’est dire que dans les installations électriques intérieures au Mali, on n’a pas prévu encore une structure qui intervient pour aider les gens, leur donner des explications pour gérer mieux la consommation. Alors que c’est cette partie qui impose le tout. Si nous baissons nos consommations, la production va également baisser.

Donc, si on veut réduire la consommation du gasoil aujourd’hui, la première des solutions est de réduire nos demandes et arrêter l’équivalent du thermique qu’on est en train de mettre en place. Tant qu’on utilise le carburant, des gens vont essayer d’autres approches à côté. C’est une première mesure qu’on peut faire dans tout le pays le plus rapidement possible. Il faut la sensibilisation, des actions ciblées. Un pays voisin est arrivé à faire la même chose à travers un arrêté interministériel en 2023 qui est devenu un cadre règlementaire pour s’imposer à tout consommateur ayant une consommation annuelle de plus de 1.500 tonnes d’équivalent pétrole (unité de mesure de l’énergie).


Le consommateur doit faire l’audit énergique obligatoirement. S’il ne le fait pas, il fera face à des sanctions parce que l’énergie coûte chère. C’est la première solution rapide dans notre situation. La deuxième solution, c’est de rationaliser ce que nous mettons en termes d’intrants (carburants et autres lubrifiants), donc réduire les gâchis dont les cas de vols pour éviter la rupture. Au niveau de la production, il faut veiller à cela très rapidement pour qu’on puisse rationaliser au moins le carburant qui vient pour qu’il soit utilisé de façon efficiente. Il faut aussi regarder l’état de production des équipements.


Il y a une différence entre la capacité installée d’une infrastructure et la capacité qui peut être disponible pour cette infrastructure. Par exemple, si un groupe d’une capacité de 5 MW installé ne parvient à donner, en fonction de son âge et des conditions d’utilisation, que 3,5 MW, cela veut dire qu’il y a un gap de 1,5 MW. Il faut alors chercher à savoir est-ce que dans la production au niveau d’EDM-SA, on met en avant des groupes dont l’état permet de consommer beaucoup de carburant pour ne finalement produire que peu d’énergie. C’est un travail qui peut se faire rapidement par les techniciens à l’intérieur.

Après cela, on doit être en mesure aujourd’hui de prendre des mesures d’efficacité au niveau du transport et de la distribution de l’électricité. Il s’agit de rendre le système de production, de transport, de distribution et de commercialisation plus efficace. Troisième élément qu’on peut faire, c’est introduire le système solaire très rapidement. Et cela est faisable. Déjà, nous avons de l’exonération sur l’équipement des systèmes solaires.

Nous avons beaucoup d’entreprises privées qui interviennent dans le domaine de l’énergie solaire et nous savons aussi que c’est une technologie qui est connue des populations. Comme on est très coincé par le temps, on peut déjà commencer tout de suite à voir là où cela est possible en mettant le secteur privé en contribution. Mais toutes ces solutions sont des mesures d’urgence. On doit alors se préparer à travailler sur notre réglementation au niveau de la consommation, lorsqu’on aura passé cette période de pointe.

L’Essor : Comment réussir la transition vers les énergies renouvelables ?

Bagui Diarra : La première chose la plus importance, c’est l’ambition au plus haut niveau décisionnel politique. C’est à l’État de dire : je donne cette place à l’énergie. L’énergie se fait dans un secteur comme d’autres, mais le pays lui-même s’est doté d’un document cadre pour le développement qu’on appelle le Cadre stratégique pour la relance économique et le développement durable (Credd 2019-2023). Toutes les politiques sectorielles s’adossent à ce document de base. À ce niveau, l’État n’a pas osé mettre l’énergie en priorité ou donné une place précise à l’énergie dans les autres secteurs qu’il a jugé prioritaires comme le développement humain, l’éducation, la santé et la sécurité alimentaire. Vous savez que ce sont ces quatre segments que l’État du Mali a mis en avant comme  étant ses priorités.

Donc, dans un premier temps, c’est à l’État de fixer le cap et les ambitions. Il faut qu’il y ait un secteur privé organisé et pour lequel l’État peut préparer des incitations et avec des performances attendues. C’est cela qui permet de développer le système. En 2022, sur les quelques 2.000 bâtiments publics, l’État a évalué les dépenses d’électricité en particulier. Il se trouve que sur le lot, les dépenses de 161 bâtiments sont évaluées entre 20 et 30 milliards de Fcfa par an. Et ces bâtiments sont connus et peuvent être alimentés à partir de l’énergie solaire à 50%.

Si l’État s’y met, on ne dépendra pas du thermique. Des solutions sont disponibles et peuvent satisfaire les besoins des populations, tout en créant de la richesse pour l’épanouissement sur l’ensemble du territoire. Sans une économie énergétique, une pénétration des énergies renouvelables, la tendance grimpante sinon exponentielle des hydrocarbures va toujours se maintenir et on aura toujours la dépendance.

Propos recueillis par

Babba COULIBALY

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