C’est un travail physique très souvent exercé par des jeunes
Chaque matin, près du lycée Cabral à Ségou, les berges du fleuve Niger s’animent d’une activité intense. Pirogues chargées de sable accostent, plongeurs, déchargeurs et chargeurs de bennes s’activent dans un ballet bien rodé. Cette exploitation artisanale du sable, essentielle à l’économie locale, est à la fois une source de subsistance et un métier à hauts risques. Souleymane Ibrahim Maïga, plongeur depuis plus de 30 ans, commence sa journée à 1h ou 2h du matin en saison des crues. «Je plonge en profondeur avec un seau pour remonter le sable.
Quand le fleuve est haut, nous travaillons à trois : l’un plonge, les autres hissent le seau», explique-t-il. Gagnant 3500 Fcfa par jour, ce sexagénaire, originaire de Bamako, souligne les dangers : « Les risques l’emportent sur les bénéfices. Nous souffrons de blessures et d’urticaires». Il abandonnerait ce métier, s’il trouvait une alternative. Alassane Abdou Maïga, plongeur depuis 25 ans, partage ce sentiment. «C’est exténuant et dangereux. Les noyades sont fréquentes en période de crue, et nous n’avons ni équipement ni soutien en cas d’accident», déplore-t-il. Originaire de Gao, il gagne jusqu’à 5.000 Fcfa par jour, ce qui lui permet de subvenir aux besoins de sa famille, mais regrette l’absence de reconnaissance.
L’exploitation du sable, indispensable à la construction, est devenue une industrie à Ségou. Selon Mamadou Dembélé, secrétaire général de la Socesmaco, environ 1.000 tonnes de sable sont extraites quotidiennement sur la berge de Daganba, un chiffre pouvant tripler en saison sèche. La coopérative recense 247 exploitants sur cinq berges (Lycée, Niafola, Daganba, Secoura, Sebougou), employant des centaines de personnes dans une chaîne structurée : plongeurs, déchargeurs, chargeurs et chauffeurs.
Dramane Thiero, exploitant sur la berge Lycée depuis 2003, emploie jusqu’à 11 personnes par jour. « Un camion à six roues se vend 20.000 Fcfa, mais après répartition, je gagne 1.000 Fcfa par voyage, soit 11.000 Fcfa pour 11 voyages», précise-t-il. Il appelle les autorités à soutenir ce secteur : « Sans sable, pas d’infrastructures. Nous luttons contre l’ensablement, mais nous avons besoin de reconnaissance».
Quelques femmes, comme Fatoumata Dia, dite Maraka, se distinguent dans ce milieu dominé par les hommes. Propriétaire de deux pirogues, elle vend trois à quatre voyages par jour, gagnant entre 1.000 et 2.500 Fcfa par voyage. «J’hérite ce métier de mon père. C’est dur, surtout pour une femme, entre concilier famille et protéger les pirogues des vents», confie-t-elle. Elle dénonce aussi la concurrence déloyale de certains exploitants qui cassent les prix.
Siaka Mallé, déchargeur originaire de Koutiala, et Bourama Coulibaly, chargeur de bennes depuis 30 ans, incarnent la rudesse du métier. Siaka gagne 5.000 Fcfa par jour, malgré les courbatures, tandis que Bourama, avec 2.500 à 15.000 Fcfa par camion, selon la capacité, soutient sa famille à San, grâce à des décoctions traditionnelles pour tenir physiquement.
Drissa Dembélé, chef du service financier de la mairie de Ségou, souligne la contribution des exploitants via leurs redevances. Des initiatives sont en cours pour valoriser le secteur, mais des défis persistent : manque de main-d’œuvre en saison des pluies et besoin d’équipements comme des dragues.
Cependant, l’extraction intensive inquiète. Kalifa Traoré, de l’Agence du Bassin du fleuve Niger, alerte sur ses impacts : dégradation des écosystèmes, altération de la qualité de l’eau et fragilisation des berges. «Il faut sensibiliser, encadrer l’activité et promouvoir des projets innovants pour la jeunesse», insiste-t-il. L’exploitation artisanale du sable à Ségou est un pilier économique, mais son avenir dépend d’une meilleure régulation pour protéger les travailleurs et préserver le fleuve Niger.
Aminata Dindi SISSOKO / AMAP - Ségou
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