Une troupe artistique en prestation
Au Mali, une industrie culturelle autour des arts peut et doit être créée. Une industrie qui regroupe des studios d'enregistrement sonore, des structures de création vidéos (clips, vidéos) et des plateformes de vente de ces productions musicales, etc...
Fatoumata Tioye Coulibaly, artiste et promotrice culturelle, avec son Centre Kandioura Coulibaly (CKC), en est convaincue. Le centre est une petite entreprise en naissance. Il a la grande opportunité d'avoir en son sein plusieurs activités qui peuvent et doivent être développées pour les mettre en synergie dans un système de production industrielle.
Il regroupe l'artisanat (atelier de production) l'art plastique (création d'œuvre artistique), le tourisme (l'exploitation de logements d'hôtes) et la promotion culturelle (une galerie, espace de promotion culturelle) en lui seul. Ce capital culturel est une des premières richesses au Mali. Il détermine «la capacité à comprendre le monde, à produire des idées, à créer de la valeur, à coopérer avec les autres, à faire preuve d’esprit critique et à transformer les difficultés en opportunités», selon Alioune Ifra Ndiaye, acteur culturel au Mali. «Le capital culturel (individuel comme collectif, national, pourrait-on ajouter) est la richesse qui produit toutes les autres», défend-t-il. Expliquant «pourquoi le Mali doit faire de l'enrichissement du capital culturel de ses citoyens la priorité de sa politique culturelle», l’homme des arts ajoute que ce capital « façonne tout autant la qualité du producteur que celle du consommateur, nourrit l’intelligence émotionnelle, développe la tolérance et conditionne la manière de vivre ensemble». Ramené sur le plan de la création de la richesse monétaire, par l’entreprise ou l’industrie, peut-on en attendre autant de la culture et des arts ? Peut-on parler d’industrie culturelle au Mali ?
«Cela dépend de la façon dont on diffuse, de la taille de la production et de ce que l’on souhaite y inclure. Il faut prendre en compte le chiffre d’affaires, le nombre d’emplois créés et toutes les informations pertinentes», analyse Lassana Igo Diarra.
Ce commissaire d’exposition et directeur de la Galerie Medina à Bamako estime aussi que c’est pour cela qu’il est difficile de répondre à ces questions. Cependant, il avance que l’on peut parler «d’industrie», «mais le sens varie selon les secteurs.»
« Si je prends l’exemple de la musique, le système semblait autrefois simple. Il y avait deux grandes maisons de production au Mali, Mali Cassette et Seydoni et une véritable chaîne de production phonographique», dit-il. Alors, le studio d’enregistrement peut être considéré comme une industrie, le pressage des cassettes, la mécanisation des étapes, la transformation jusqu’au produit fini, la conception de la pochette et la distribution. À ce niveau, il est légitime de parler d’industrie.
ÉTAT DES LIEUX- Adama Traoré est comédien de formation, metteur en scène et opérateur culturel, mais aussi expert pour certaines institutions et président de la Fédération des artistes du Mali (FEDAMA). Il a quelques publications à son actif, tant en fiction qu’en récits. Il explique que le paysage culturel malien «est, surtout, marqué par l’absence d’une politique publique solide.» «Il n’existe pas de mécanismes d’aide à la création ni d’aide à la diffusion. Les structures de production ne sont pas soutenues par l’État. En conséquence, ce sont les acteurs non étatiques, aidés par des partenaires externes, qui assurent la production», selon M. Traoré. Poursuivant l’état des lieux, il ajoute : «Les écoles de formation artistique comme l’Institut national des arts (INA) et le Conservatoire des arts et métiers multimédias ,Balla Fasséké Kouyaté existent, mais il manque des maillons essentiels dont la formation technique et l’administration. «Pour parler d’industrie culturelle, il faut la chaîne complète des métiers, qui est aujourd’hui incomplète au Mali», tranche notre interlocuteur.
En fait, la véritable richesse d'un pays ne réside pas seulement dans ses ressources naturelles dont regorge le Mali ou son Produit intérieur brut (PIB). Elle se trouve d'abord dans la qualité intellectuelle, civique, créative et humaine de ses citoyens, à en croire Alioune Ifra Ndiaye. « Et cette richesse-là ne s'extrait pas du sous-sol : elle se construit, jour après jour, par une politique culturelle ambitieuse, moderne et tournée vers l'avenir.»
Dans la pratique, les artistes et leurs équipes, dans des formes plutôt associatives, produisent avec plus ou moins de bonne fortune, beaucoup de managers et producteurs de grands artistes maliens sont basés hors du Mali, car la chaîne de professionnels (managers, agents, techniciens) manque localement. «Par exemple, les galeries et galeristes prélèvent souvent près de 50% sur la vente des œuvres plastiques. Dans la musique, les contacts des grands musiciens sont majoritairement internationaux.
Historiquement, certains acteurs locaux ont essayé de prendre le marché, mais l’absence de protection et la contrefaçon ont détruit des initiatives locales, comme ce fut le cas avec la production de cassettes piratées», dit Adama Traoré, illustrant ses propos.
Dans la situation générale de crise multidimensionnelle dans notre pays marquée par une morosité économique, une crise politique et sécuritaire, Lassana Igo Diarra fait observer que les artistes continuent néanmoins leurs activités. L'art serait‑il plus insensible à la crise ? «Avant d'y répondre, je vais citer des exemples historiques : des troupes comme le Théâtre des réalités (avec Adama Traoré), Blomba (avec Alioune Ifra Ndiaye)», qui faisaient beaucoup de tournées, y compris à l'international, constituaient «une véritable forme de marché». Les comédiens y étaient payés à plein temps, il y avait des cachets et des partenariats. Cela montre qu'il est possible d'organiser une véritable économie du spectacle. Selon lui, intégrer la publicité dans le champ culturel permet d'augmenter le nombre d'acteurs et le poids économique du secteur.
FRACTURE ÉCONOMIQUE- Au plan du marché national, certains acteurs s'en sortent mieux que d'autres. «La musique et l'humour continuent d'attirer du public, certains remplissent des salles, d'autres enchaînent plusieurs spectacles», fait remarquer Igo.
En fait, les talents individuels transcendent parfois la situation nationale : des artistes déjà renommés comme Amadou (paix a son âme) et Mariam, par exemple, ont continué (aujourd’hui Mariam seule) de se produire à l'international, malgré la crise au Mali. «La crise influe surtout sur la destination Mali (flux, tourisme, achats locaux, mais les revenus internationaux (cachets, ventes d'œuvres, foires) offrent une bouffée d'oxygène aux artistes et aux galeries», analyse notre interlocuteur.
Des structures, comme la Galerie Médina, qui travaillent beaucoup à l'international, permettent de maintenir une activité nationale : un artiste vendu en Europe peut dégager un cachet important ou vendre des œuvres, ce qui aide la galerie et l'artiste localement. «C'est pourquoi, il est crucial de développer un public local : s'il existe, il garantit une résilience face aux crises. Certains festivals se sont «africanisés» au fil du temps, ce qui renforce la base nationale et régionale, indépendamment des apports extérieurs. «Néanmoins, le pouvoir d'achat amoindri par la crise limite l'activité économique globale», indique Lassana Igo Diarra. « L'économie étant une chaîne, des problèmes structurels comme les coupures d'électricité ou la hausse du coût de la vie ont des incidences sur toute la filière. Certaines entreprises culturelles ferment, d'autres résistent et se battent pour survivre. «Se pose, aussi, la question existentielle : fait‑on de l'art pour gagner de l'argent ou par conviction ? C'est un débat philosophique auquel il n'y a pas de réponse unique ?», dit-il.
Le combat du président de la FEDAMA est de créer un cloud culturel national : « une plateforme numérique nationale de distribution et de vente (boutique virtuelle) permettant aux artistes maliens de percevoir des rémunérations directes et transparentes.» Des opérateurs et fournisseurs d’accès (Orange, etc.) et des institutions : l’Agence des technologies de l’information et de la communication (AGETIC), la Société malienne de transmission et de diffusion (SMTD) ont marqué un intérêt, «mais il faut un fonds initial et un engagement institutionnel pour domicilier la plateforme au Mali ou, au moins, l’administrer correctement pour éviter les pertes et la captation extérieure.» Des initiatives privées existent déjà (plateformes de streaming locales) dont certaines sont très profitables, mais elles restent fragmentées.
PRODUCTION ARTISTIQUE OU ÉCONOMIE CULTURELLE- Mama Koné, est artiste comédienne, formatrice, directrice de l’association Côté Court, titulaire d’un master en management culturel et manager culturel. «Je porte aussi d’autres projets au sein de mon association. Donc, le background théorique et pratique, pour expliquer l’existence ou non d’une industrie, ou d’une organisation du monde de la culture, sous forme d’acteur de la production économique. Elle a procédé par la diversification à travers la création d’un établissement d’accueil doté de chambres, de la restauration, de points de vente d’articles. «Ces petits bénéfices pourraient payer l’administration, le local et d’autres petites dépenses. Ensuite, on s’est dit : pourquoi ne pas chercher un bus, parce que pendant le festival, on louait des bus à des prix exorbitants pendant six jours».
La situation socio-politique et sécuritaire du Mali a poussé à créer ces dispositifs. On a deux bus (un de 120 places et un de 215 places) et une voiture climatisée qu’on loue. C’est une diversification des activités pour soutenir un peu l’expression artistique proprement dite. Malgré cela, on continue à postuler à des appels à candidatures car on a beaucoup d’idées pour les femmes et les jeunes. Cet entrepreneuriat culturel, cette production culturelle, nous est venue par ce chemin.
La situation freine un peu, mais on reste positifs. On a réduit nos effectifs et beaucoup d’activités, et parfois on peut rester un mois sans spectacle, parce que lorsque nous programmons des spectacles, on avance souvent des fonds. Ici, les tarifs sont faibles : 1.000 ou 2.000 Fcfa, ce qui ne suffit pas à payer les cachets des artistes. On complète pour payer les artistes.
Dans les arts plastiques, la question se pose différemment. Les manifestations, comme la Biennale de la photographie africaine, posent la question de savoir si elles constituent une véritable industrie culturelle. «L’art contemporain produit souvent des pièces uniques et, sa logique est plus proche de l’artisanat d’auteur que de la production de masse. Cette opposition entre production industrielle et production artisanale mérite d’être interrogée», avance Lassana Igo Diarra.
L’artisanat lui-même est pluriel : artisanat de luxe, artisanat design, artisanat populaire. Certains produits sont reproduits à l’identique depuis des siècles sans signature ni brevet ; d’autres, au contraire, portent une valeur ajoutée liée à la création. La notion de droit d’auteur ou de brevet est importante dans ce processus : «elle permet de distinguer l’objet d’art unique du produit artisanal répliqué et d’organiser des formes de valorisation économique.»
Enfin, le contexte malien est complexe et parfois contradictoire. La structuration associative a permis l’accès à des dispositifs culturels, mais elle peut aussi freiner une logique d’industrialisation. «Cette tension entre formes associatives et industrialisation mérite d’être prise en compte dans toute réflexion sur les industries culturelles au Mali», conseille M. Diarra. Le paradoxe est que les subventions et l'aide, si elles sont mal articulées, peuvent parfois engendrer une dépendance. La billetterie ne suffit pas souvent : mécénat et marché sont essentiels. (La suite dans notre édition de demain)
Moussa DIARRA
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