Dr Fodié Tandjigora sur la persistance des mouvements terroristes : «Il y a des financements, des objectifs stratégiques derrière»

Le sortant de la Sorbonne apporte des éclairages sur le concept de l’extrémisme violent, ses origines, la recrudescence et la lutte contre le phénomène. Dr Fodié Tandjigora de l’Université des lettres et des sciences humaines de Bamako donne également ses recettes pour plus de réconciliation et de paix au Mali

Publié mardi 24 décembre 2024 à 07:14
Dr Fodié Tandjigora sur la persistance des mouvements terroristes : «Il y a des financements, des objectifs stratégiques derrière»

Dr Fodié Tandjigora

 

L’enseignant-chercheur affirme qu’il faut  disséquer trois choses dans le concept de l’extrémisme violent ou du terrorisme. Le premier c’est l’insécurité résiduelle à savoir les attaques sur les axes routiers, les braquages de véhicules, les enlèvements d’animaux. La deuxième, ce sont des affrontements intercommunautaires ou même intracommunautaires, des règlements de compte souvent entre communautés, ou entre groupes armés et communautés. La troisième est de considérer le terrorisme comme une philosophie purement religieuse, a explicité Fodié Tandjigora.

Mais pour cette dernière, il trouve que sa doctrine n’est pas fondée sur la recherche de l’argent. «C’est une pensée  qui vise tout simplement à nuire  au nom d’une philosophie, d’un idéal politique et religieux», a indiqué l’universitaire. Selon lui, la lutte contre l’extrémisme violent doit prendre en compte le cas de ceux qui se sont repentis. Parlant des généralités du phénomène, il suggère que l’on offre une deuxième chance à ceux qui se sont repentis en essayant de trouver une réinsertion en garantissant par tous les moyens leur retour à la vie active.

 Parce que pour lutter contre le radicalisme, tant que les jeunes qui se sont engagés n’ont pas la certitude que leur réinsertion est garantie par l’État central, ce retour va être difficile et même souvent impossible, a expliqué le spécialiste des questions d’extrémisme violent. 
D’après lui, l’on ne doit pas uniquement se limiter à la solution militaire, mais il y a aussi une lutte économique, idéologique. à son avis, il faut réussir à reconvertir ces jeunes qui croient fermement que leur salut  est  de l’autre côté.


 Pour cela, les armes ne peuvent venir à bout, il faudrait  accorder une grande importance à la réinsertion, suggère Dr Tandjigora, tout en recommandant d’encourager les jeunes à déposer les armes non pas sous la formule seulement de Désarmement, Démobilisation et Réinsertion (DDR). Puisque ces longs processus de DDR découragent souvent les jeunes,  déplore le professeur d’enseignement  supérieur. Ce dernier conseille  d’innover avec un système simple qui attire et facilite la réinsertion des jeunes.

En évoquant  les origines, il précise  un certain nombre de fragilités qui sont historiques à notre pays. Par exemple, il y a l’étendue du territoire qui n’est occupé également qu’au Sud du pays. Le Nord est très peu occupé. Donc, cela favorise la circulation des individus malintentionnés, du trafic d’armes et de carburants, poursuit  l’enseignant-chercheur. En alertant que le trafic de tout genre peut se faire dans cette partie du pays.

Cela est la première fragilité. La deuxième est la couverture sécuritaire. L’expert  relève qu’à  part les grandes villes, la couverture sécuritaire  est faible. «Et cela a tenu pendant longtemps parce que les Maliens sont de nature pacifiques. Beaucoup de querelles, de conflits  étaient résolus à la source  par des légitimités traditionnelles», reconnaît Dr Fodié Tandjigora.

De même, il fait savoir  que ces formes de fragilité ajoutées à  des séries de révoltes historiques finiront par  faire du Mali un terreau favorable à  l’émergence  de la  violence. L’analyste note que ce regain de tension est moindre au Sud ou à l’Ouest. Mais au Nord, insiste-t-il, il y avait des conditions favorables au terrorisme compte tenu  de la porosité des frontières et surtout des velléités d’indépendance. En termes d’origine directe du terrorisme, l’on peut dire que c’est dû en grande partie à l’effondrement de l’État libyen, rappelle Dr Tandjigora, témoignant que beaucoup de Maliens avaient rejoint le mouvement dans ce pays et opéraient dans ces zones, légalement ou illégalement.

L’effondrement  de l’État libyen, dénonce-t-il, a eu un effet domino sur des pays du Sahel (le Mali, le Niger et le Burkina-Faso). S’y ajoute la proximité ethnique. Selon lui, l’on ne peut empêcher aux Maliens de rentrer au pays. «Donc, quand la Libye  est tombée cela a chamboulé  toute la zone et les arsenaux libyens ont circulé parce qu’il n’y avait plus d’État. C’est un pays en lambeau, en guerre. Tout ceci  finira par  faire du Sahel un vrai terreau où va se développer  le terrorisme», regrette le sociologue. Qui note aussi l’absence d’horizons pour les jeunes qui n’ont pas de perspectives d’avenir. C’est pourquoi, ces jeunes ont fait de ce mouvement une opportunité d’insertion socio-professionnelle, fustige l’orateur.

Soutenant que malheureusement, on leur propose des atrocités et la fourniture de renseignements moyennant de l’argent. «Si ces jeunes étaient insérés ou s’ils avaient une occupation plus ou moins lucrative, peut-être qu’ils ne se laisseraient pas charmer par ces mouvements terroristes», fait remarquer Fodié Tandjigora. Il y a aussi le fait que nos sociétés sont  hiérarchisées. Et les castes inférieures, affirme-t-il, ont été instrumentalisées par les «djihadistes», c’est-à-dire qu’on leur a promis de meilleures conditions s’ils rejoignaient ces hors-la-loi.

Pour lui, ceux qui faisaient partie de la caste la plus basse se sont retrouvés dans les groupes terroristes avec des responsabilités. Parce que les terroristes ont une philosophie toute faite : aucune âme ne vaut mieux qu’une autre. Beaucoup de personnes faisant partie d’une classe inférieure ont milité en faveur de ces mouvements dans le but uniquement de rehausser leur statut social et de prendre une sorte de revanche sociale sur leurs anciens maîtres, précise le spécialiste.

AFFAIBLIR LES RANGS  DES TERRORISTES- La lutte contre l’extrémisme violent, déclare-t-il, est une lutte de longue haleine puisque les mouvements terroristes sont entretenus, outillés  et entrainés. À ses dires, bien que ces mouvements soient contrés par l’armée régulière, il y a toujours une persistance. Il faut savoir qu’un mouvement armé «djihadiste» n’est jamais fortuit. «Ce sont des financements, des objectifs stratégiques derrière. C’est pour cette raison que ça persiste. Il suffit juste de retirer les financements», renchérit Dr Tandjigora.

Notre consultant interroge sur la manière dont les terroristes trouvent des armes, des munitions et de la rémunération pour les combattants. Tout cela, ajoute le chercheur, nous fait comprendre qu’il y a des impérialistes qui financent ces mouvements «djihadistes». À l’entendre, le but n’est rien d’autre que de faire plier les autorités légales. «Pour le cas du Mali, par exemple, c’était de nous affaiblir à tel point que nous allons nous mettre à genoux pour remettre le pays à ceux qui envient son économie et ses richesses minérales», souligne Dr Tandjigora, estimant que «quand  vous tenez tête», on finance le mouvement en jouant sur l’usure pensant qu’au fil du temps une partie va céder. Il croit que le Mali est dans cette usure, ce sillage. Fodié Tandjigora exhorte l’État et les Forces armées maliennes (FAMa) à la vigilance.

Abordant des mécanismes de prévention, il demande d’allier l’action militaire à l’action civile et économique. Alors pour mener à bien cela, le sociologue invite à relancer l’économie  à l’intérieur. Cela passe par la construction des routes parce qu’elles font partie des facteurs de production économique. Si les routes sont bien sécurisées, les activités économiques pourront être relancées, assure-t-il.

À ce propos, les jeunes qui sont susceptibles d’être charmés pourront exercer une activité et acheminer les revenus vers les villes moyennes ou les centres urbains. Pour Fodié Tandjigora, à côté de l’action militaire, il faut engager une action économique et revaloriser les foires hebdomadaires. Donc, ce sont des routes stratégiques qu’il faudrait relancer, sécuriser pour permettre que les foires hebdomadaires se tiennent parce qu’elles font tourner l’économie au niveau des villages. Ce sont les marchés de ces économies-là qui feront occuper les uns et les autres et faire oublier la sonnette d’alarme des mouvements terroristes, argumente le sortant de la Sorbonne.

Concernant la paix et la réconciliation, l’universitaire fera savoir la nécessité de montrer les symboles de l’État en chantant et en rappelant les gloires  du Mali. Au-delà, il faut ramener les citoyens  et ceux qui sont égarés en leur offrant une opportunité d’insertion afin d’affaiblir les rangs des terroristes. «On ne  peut  mettre tout le monde en prison. Certaines réponses ne se trouvent pas dans la force physique, mais dans la redistribution des richesses entre les catégories socio-professionnelles, permettant le fonctionnement du corps social», conclut Dr Fodié Tandjigora.

Namory KOUYATE

Lire aussi : Attaques terroristes du 04 juillet 2026 au Mali : FAMa et partenaires russes repoussent l´offensive et rétablissent le contrôle total

Dans un élan de détermination nationale et de souveraineté affirmée, les Forces Armées Maliennes (FAMa), soutenues par leurs partenaires russes, ont une fois de plus démontré leur supériorité opérationnelle en faisant face à une offensive terroriste d’envergure..

Lire aussi : Mali: Lourdes pertes des groupes terroristes à Konna et Somadougou

Une tentative d'attaque à Konna et Somadougou a échoué ce samedi 4 juillet 2026 grâce aux Forces armées maliennes (FAMa) en collaboration avec leur partenaire stratégique d'Africa Corps..

Lire aussi : Journée internationale de sensibilisation à l’albinisme au Mali : Sous le signe de l'union sacrée entre les victimes de cette maladie

La Coalition des organisations des personnes atteintes d´albinisme ( Corpa ), en collaboration avec le Collectif pour la défense des militaires( CDM ), a organisé, ce samedi 4 juin 2026 au Palais des pionniers, des activités commémoratives de la Journée internationale de sensibilisation à l.

Lire aussi : Securité: Attentants terroristes repoussés par les FAMa

Dans un communiqué publié, l'État-Major Général des Armées a informé qu'en référence au communiqué flash de la DIRPA de ce 04 juillet 2026 faisant état de tentatives d'attaques terroristes sur les positions FAMa de Aguel-Hoc, Anéfis, Gao, Sévaré et Kénioroba, la situation est totaleme.

Lire aussi : Livre «La geste des Diawara» : Une contribution de taille à la connaissance de l’histoire de Dama Guile et de ses descendants

Un nouveau chapitre s’ouvre dans la connaissance de l’histoire des Diawara depuis la parution en juin dernier du livre intitulé : «La geste des Diawara De Daaman Gille au Mémorial-Musée Dama Guilé Diawara- Tome 1»..

Lire aussi : Carnaval Kurukanfuga : Sur les traces de l’histoire

C’est parti pour la première édition du Carnaval Kurukanfuga. Ce rendez-vous culturel qui se poursuivra jusqu’au 12 juillet prochain à Bamako a été lancé, mercredi dernier dans la salle de reunion du gouvernorat du District de Bamako, sous la présidence du directeur de cabinet du gouverne.

Les articles de l'auteur

Élection du Mali au Comité de l’UNESCO : «UNE opportunité pour renforcer notre diplomatie culturelle»

Dans cette interview, l’ambassadeur-directeur des organisations internationales du ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale aborde l’élection du Mali au sein du Comité intergouvernemental de l’UNESCO consacré à la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel pour la période 2026-2030. Matiné Coulibaly attribue ce succès diplomatique à l’engagement du Président de la Transition, le Général d’armée, Assimi Goïta de promouvoir le patrimoine culturel malien.

Par Namory KOUYATE


Publié mardi 30 juin 2026 à 08:50

Forces armées maliennes : Prise de contact du général de division Oumar Diarra avec la hiérarchie militaire

Cette réunion s’est tenue en prélude à la rencontre entre le commandement militaire et le Général d’armée Assimi Goïta, Président de la Transition et Chef suprême des Armées.

Par Namory KOUYATE


Publié vendredi 19 juin 2026 à 08:57

Attaques terroristes : Dr Boubacar Bocoum apporte des éléments de réponse pénale

Le maître de conférences à l’Université Kurukanfuga de Bamako aborde les crimes et les délits contre l’état, ainsi que la trahison en lien avec le terrorisme. Dr Boubacar Bocoum met en lumière les infractions terroristes en interrogeant le Code pénal de notre pays.

Par Namory KOUYATE


Publié mardi 12 mai 2026 à 08:20

Moussa Ag Acharatoumane livre son analyse sur la situation

Le membre de la Commission défense du Conseil national de Transition (CNT) a passé au peigne fin la situation sécuritaire de notre pays. Invité du journal télévisé du jeudi 7 mai sur la télévision nationale, Moussa Ag Acharatoumane a dénoncé la guerre informationnelle dont est victime le Mali. Il a invité au sursaut patriotique tout en préservant l'unité nationale..

Par Namory KOUYATE


Publié lundi 11 mai 2026 à 08:06

Diplomatie : Quatre nouveaux ambassadeurs reçus au Palais de Koulouba

Le Président de la Transition, le Général d'armée Assimi Goïta a reçu, hier au Palais de Koulouba, les lettres de créances de quatre nouveaux ambassadeurs extraordinaires et plénipotentiaires accrédités auprès de notre pays. Il s’agit de Lorenzo Tomassoni de l'Italie, Festus Bizimana du Rwanda, Martin Podstavek de la Slovaquie et Pietro Mona de la Confédération suisse.

Par Namory KOUYATE


Publié vendredi 08 mai 2026 à 10:29

Général d’armée Sadio Camara : un modèle d’exemplarité hors-pair

Feu le Général d’armée Sadio Camara naquit le 19 août 1979 à Kati. C’est dans cette même ville qu’il est tombé en martyr, le samedi 25 avril 2026, suite à une attaque terroriste contre son domicile..

Par Namory KOUYATE


Publié lundi 04 mai 2026 à 08:11

Funérailles du Général d’armée Sadio Camara : Dernier hommage à un homme exceptionnel

Le peuple malien reconnaît en lui un digne fils, un grand homme, un militaire exceptionnel, pétri des valeurs de souveraineté et de refondation.

Par Namory KOUYATE


Publié lundi 04 mai 2026 à 08:09

L’espace des contributions est réservé aux abonnés.
Abonnez-vous pour accéder à cet espace d’échange et contribuer à la discussion.
S’abonner