Difficile choix entre gouvernance laïque et gouvernance islamique au Mali : L’État pris dans l’étau de ses contradictions

Dr Aly Tounkara, maître de conférences à l’Université des lettres et des sciences humaines de Bamako et expert au Centre des études sécuritaires et stratégiques au Sahel (CE3S), livre son analyse sur la question de la laïcité qui fait débat depuis quelques années dans notre pays. Le chercheur explique aussi la perception faite, dans le contexte malien, de cette question relancée à la faveur du projet de nouvelle Constitution

Publié mardi 31 janvier 2023 à 07:13
Difficile choix entre gouvernance laïque et gouvernance islamique au Mali : L’État pris dans l’étau de ses contradictions

Dans l’avant-projet de la nouvelle Constitution qui sera bientôt soumise à referendum, la laïcité est évoquée à quatre reprises : dans le préambule : « Réaffirme son attachement à la forme républicaine et à la laïcité de l’État » ; dans l’article 32 : « La laïcité a pour objectif de promouvoir et conforter le vivre-ensemble dans la société, fondé sur la tolérance, le dialogue et la compréhension mutuelle. Pour l’application de ce principe, l’État garantit le respect de toutes les croyances ainsi que la liberté de conscience, de religion et le libre exercice des cultes » ; dans l’article 39 : « Les partis politiques concourent à l’expression du suffrage.

Ils se forment et exercent librement leurs activités dans les conditions déterminées par la loi. Ils doivent respecter les principes de la souveraineté nationale, de la démocratie, de l’intégrité du territoire national, de l’unité nationale et de la laïcité de l’État » ; dans l’article 191 : « Aucune procédure de révision ne peut être engagée ou poursuivie lorsqu’il est porté atteinte à l’intégrité du territoire. La laïcité, la forme républicaine de l’État, le nombre de mandats du président de la République et le multipartisme ne peuvent faire l’objet de révision ».

Dès lors, il est important de chercher à comprendre le terme compte tenu du débat qu’il suscite aujourd’hui dans le pays depuis plusieurs années déjà.

En fait, la laïcité au Mali renvoie à la conception française de la séparation de l’État et de l’église par la loi de 1905. Cette conception, devenue celle suivie par une majorité de pays francophones, est particulière, comparativement à la sécularisation, qui, elle, est la conception anglophone. La différence entre les deux est que la laïcité instaure une séparation nette de l’État et de l’église avec comme objectif principal, la neutralité du premier par rapport à toute forme de croyance religieuse.

C’est déjà là où le ver est dans le fruit, car l’église aurait, dès le départ, dû être remplacée par la religion. Alors que la seconde s’inscrit dans un processus culturel se démarquant de toute croyance comme élément contextuel de l’État. 

La forme de la laïcité au Mali s’adosse théoriquement sur celle de la France avec quatre principes : le respect de toutes les croyances et l’égalité de tous les citoyens devant la loi, sans distinction de religion ; la garantie du libre exercice des cultes ; la neutralité de l’État ; l’absence de culte officiel et de salariat du clergé.

 

Laïcité, un concept à géométrie variable

Il convient de rappeler que la laïcité est loin d’être perçue de la même manière par les acteurs en présence. Ainsi, certains intellectuels et leaders religieux maliens estiment que la laïcité au Mali n’est pas neutre et serait même en déphasage avec les pratiques françaises de la laïcité qui tolèrent d’ailleurs un certain enseignement confessionnel dans des établissements scolaires publics, notamment dans le département de l’Alsace Lorraine, sans oublier de mentionner qu’en Allemagne, presque dans toutes les provinces, l’enseignement confessionnel dans des établissements à caractère public est accepté. 

Ces acteurs vont jusqu’à soutenir que la France est l’un des rares pays en Europe qui fait mention de la laïcité dans sa Constitution, tandis que l’écrasante majorité des pays européens ne l’évoquent même pas. Pour dire qu’une Constitution peut bel et bien se passer de l’usage de la laïcité. Les défenseurs de l’abandon de la laïcité dans le projet de la nouvelle Constitution rappellent que la guerre livrée par la France contre l’Église catholique atteignit son dénouement sanglant.

En effet, pendant la Pâque de 1794, le même mouvement révolutionnaire qui jadis proclama la liberté de conscience, procéda à la fermeture pure et simple de la grande majorité des quarante-mille églises françaises.  Cela débuta par la saisie des biens de l’Église et la destruction des croix et des calices. Et aboutit aux conversions forcées et au massacre de prêtres et de nonnes, qu’on passa à la guillotine. C’est durant cette période, surnommée celle du Règne de la Terreur, que le terme anglais terrorism, dérivé du français terrorisme, vit le jour. « La terreur n’est autre chose que la justice prompte, sévère et inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu ». 

Il est aisé ici de comprendre que la laïcité est perçue comme l’absence du fait religieux et par ricochet, l’effacement de l’homme de la foi dans la sphère publique. Un leader religieux déclara lors d’un colloque consacré à la laïcité que c’est l’État qui est laïc et qu’eux (surtout fidèles musulmans) ne le sont pas.

Cette perception de la laïcité soutient la thèse selon laquelle, la laïcité s’impose au peuple de manière tout aussi contraignante que la gouvernance religieuse au regard de ses prescriptions morales qui sont basées autant que la laïcité sur des croyances métaphysiques. Il est, de plus en plus soutenu, lors de certains débats via les médias sociaux, que plus une personne devient laïque, plus elle devient neutre et s’affranchit de toute influence morale profonde.

Elle se déconnecterait alors de tout ce qui reste porteur de sens. Cependant, le contraire est partagé dans certains lieux de culte et même dans certains audios qui circulent sur les réseaux sociaux, où il est clairement partagé que le cœur n’est jamais vide. La vacuité que la laïcité génère chez l’individu se retrouve rapidement comblée par des artifices inspirés des valeurs autres que celles proposées par l’islam, en l’occurrence. 

Ces derniers sont les produits de conglomérats d’entreprises dont les acteurs seraient motivés par la diffusion, la propagande et la normalisation de l’al-fâhishah (l’obscénité et la turpitude) et de là, un combat contre l’islam. Cela devient alors la nouvelle religion de Maliens, avec un contenu antireligieux. Voici la finalité, selon ces intellectuels et imams, que la laïcité chercherait à réaliser : faire des Maliens, des esclaves obéissants aux ordres des sociétés et des acteurs areligieux.

Nombre de Maliens ne s’imaginent en fait pas de vie, privée comme publique, séparée de la foi. Mais ils évoquent rarement le remplacement de la laïcité par la charia : méconnaissance ou prudence ? Tout cela semble se jouer sur un fond « d’hypocrisie » d’autant que les dénonciations de la laïcité au nom de l’appartenance de la majorité des Maliens à l’islam.

 

Séparation de l’État de la religion : mythe ou réalité ?

Le concept de séparation de la religion et de l’État est-il cohérent au Mali ? Ce qui est supposé différencier les pays démocratiques des autres réside dans le respect de l’État de droit et l’attitude équidistante de l’élite au pouvoir vis-vis des croyances et des philosophies. Cependant, l’élite politique malienne, par exemple, n’hésite pas à s’inféoder à l’influence de l’homme religieux quand il s’agit de gagner des élections au travers des participations à des évènements religieux (les festivités de la naissance de Prophète de l’islam, la visite des lieux de culte, etc.) ou d’apaiser la grogne sociale, voire de s’accrocher au pouvoir en toute violation flagrante parfois de tous principes définis et partagés à cet effet.

Les politiques invoquent volontiers la laïcité et l’État de droit lorsque cela sert leurs intérêts politiques et partisans. Au même moment, ils ne s’empêchent pas pour autant, dans le cas contraire, de violer les fondamentaux de la laïcité et de l’état de droit. Le postulat qui se dégage ici consiste à dire qu’une chose légale n’est pas nécessairement morale, tout comme ce qu’on désigne comme illégal n’est pas nécessairement immoral au regard du caractère hybride des acteurs en présence au Mali.

Les questions qui demeurent entières alors concernent la clarification des rôles et des statuts des acteurs au Mali. L’acteur politique malien, en dépit de l’équidistance qu’il est censé observer, peut-il agir sur le référentiel religieux pour satisfaire un quelconque besoin ? L’acteur religieux malien peut-il agir sous le couvert de la religion en délivrant des services hautement politiques ? Quelle différence peut-on établir objectivement entre identité musulmane et cultures arabes ? Quelle résonance entre le débat en cours sur la laïcité et la demande expresse des groupes radicaux violents au Nord et au Centre du Mali quant à l’application de la charia ?

Au nom de la laïcité, doit-on faire taire des contradictions inhérentes à la naissance d’une Constitution acceptée et partagée de tous ? Où se trouve alors la différence, sur le plan strictement fonctionnel, et jusque dans une certaine mesure, entre une Constitution inspirée par une morale laïque et une autre par une religion embrassée par la majorité du peuple, au nom de qui, la Constitution est rédigée ?

Les éléments de réponse à ces questions prégnantes pourraient permettre au citoyen malien, nous l’espérons, de se situer dans le débat en cours.

 

Dr Aly TOUNKARA,

Maître de conférences à l’Université des Lettres et des Sciences Humaines de Bamako,
chargé de cours de sociologie des religions en Master- Société,
Changement Social et Actions Collectives- SoC SAC et expert
au Centre des Études Sécuritaires et Stratégiques au Sahel- CE3S.

Rédaction Lessor

Lire aussi : Affaire Kassoum Goïta et coaccusés : Mise en délibéré pour ce vendredi

Le procès de l'ancien directeur général de la Sécurité d'État (DGSE), le colonel-major Kassoum Goïta, et de ses coaccusés tend vers sa fin..

Lire aussi : Administration territoriale et Décentralisation : Des réformes majeures sous la transition

Entre modernisation de l’administration, renforcement de la décentralisation et sécurisation de l’identité, le bilan présenté, hier, par le ministre Issa Ousmane Coulibaly, témoigne d’une volonté affirmée de restaurer la présence de l’État sur l’ensemble du territoire national.

Lire aussi : Energie et éducation : Le Conseil des ministres approuve deux projets phares

Le Conseil des ministres a adopté, ce vendredi 17 juillet 2026 au Palais de Koulouba, deux projets de texte dont celui relatif à la ratification de l’accord de prêt pour le financement partiel du projet de construction d’une centrale solaire photovoltaïque de 50 mégawatt-crêtes avec une ca.

Lire aussi : Communiqué du conseil des ministres du vendredi 17 juillet 2026

Le Conseil des Ministres s’est réuni en session ordinaire, le vendredi 17 juillet 2026, dans sa salle de délibérations au Palais de Koulouba, sous la présidence du Général d’Armée Assimi GOITA, Président de la Transition, Chef de l’Etat..

Lire aussi : Nationalité malienne : Le cadre juridique de la déchéance renforcé

Le Conseil des Ministres, réuni en session ordinaire ce vendredi 17 juillet 2026 au Palais de Koulouba, sous la présidence du Général d’Armée Assimi Goïta, Président de la Transition, a adopté un projet d’ordonnance portant modification de la Loi n°2011-087 du 30 décembre 2011, modifi.

Lire aussi : Le chef de l’état échange avec les participants

Le Président de la Transition, le Général d’armée Assimi Goïta a reçu, hier au Palais de Koulouba, une délégation des participants du Forum international de la diaspora (FID), conduite par le président du Haut conseil des Maliens de l’extérieur (HCME), Habib Sylla. C´était en présen.

Les articles de l'auteur

Projet routier Banconi-Nonsombougou : La démolition de 573 habitations en cours

L'opération de démolition des habitations situées dans l'emprise du projet routier Banconi-Dialakorodji-Safo-Dabani-Nonsombougou a démarré ce mercredi 22 juillet 2026 sous la supervision d'une délégation des ministères en charge des Infrastructures, des Domaines et de l'Urbanisme ainsi que des forces de l'ordre..

Par Rédaction Lessor


Publié mercredi 22 juillet 2026 à 15:10

Libération du domaine public routier: Les opérations se poursuivent

​L’Agence nationale de la Sécurité routière (ANASER) et ses partenaires poursuivent les actions en vue de la libération des emprises du domaine public routier du District de Bamako et des capitales régionales..

Par Rédaction Lessor


Publié mercredi 22 juillet 2026 à 11:49

Journée d’échanges avec les partenaires à l’Université Bazo : Un creuset de propositions et d’innovations en matière de formation

Le samedi 18 juillet 2026, les responsables de l’Université Bazo ont tenu le pari en organisant leur traditionnel exercice B to B avec leurs partenaires. Un rituel qui s’incruste désormais dans le programme d’activités de l’Institut. Cette journée d’échanges qui a mobilisé un parterre d’invités sur le site de ZERNY de l’Université, rentre dans le cadre des échanges traditionnels entre l’Université Bazo et ses partenaires..

Par Rédaction Lessor


Publié mercredi 22 juillet 2026 à 09:06

Attaque à Téra : 15 terroristes tués et d’importants matériels récupérés

Une attaque terroriste ayant visé un détachement militaire dans la zone de Téra (région de Tillabéri), a fait, le vendredi 17 juillet 2026, 16 martyrs, 23 blessés dont 9 graves, côté ami, 15 terroristes tués, 5 motos récupérées et 4 autres détruites, rapporte un communiqué du ministère nigérien de la Défense..

Par Rédaction Lessor


Publié mercredi 22 juillet 2026 à 09:00

Niger : Renouvellement du permis d’exploitation minière d’or «SAMIRA-LIBIRI»

Le conseil des ministres réuni, le jeudi 16juillet 2026, a adopté le projet de décret accordant le deuxième renouvellement du permis pour grande exploitation minière d’or dénommé «SAMIRA-LIBIRI» de la Société des Mines du Liptako « SML», dans le département de Gothèye, Région de Tillabéri..

Par Rédaction Lessor


Publié mercredi 22 juillet 2026 à 08:58

Région de Yaadga : Le président du Faso appelle les forces combattantes à affronter la menace

Le Président du Faso, Chef de l’État, Chef suprême des Forces armées nationales, le Camarade Capitaine Ibrahim Traoré, s’est entretenu le jeudi 16 juillet, avec les représentants des Forces de défense, des Forces de sécurité intérieure et des Volontaires pour la défense de la Patrie de la Région de Yaadga..

Par Rédaction Lessor


Publié mercredi 22 juillet 2026 à 08:56

Confédération AES : Le risa ouvre son 3è panel international pour consolider les acquis de l’alliance

Le Rassemblement des intelligences pour la souveraineté de l’Afrique (RISA) a lancé, le samedi 18 juillet 2026 à Ouagadougou, la 3è édition de son Panel international AES..

Par Rédaction Lessor


Publié mercredi 22 juillet 2026 à 08:53

L’espace des contributions est réservé aux abonnés.
Abonnez-vous pour accéder à cet espace d’échange et contribuer à la discussion.
S’abonner