Avant-projet de Constitution : Deux politologues décortiquent le document

Dans les lignes qui suivent, les spécialistes en sciences politiques, Pr Mamadou Samaké et Jean François Marie Camara, livrent leurs appréciations sur le projet de Loi fondamentale remis aux autorités par la Commission de rédaction

Publié mardi 25 octobre 2022 à 05:53
Avant-projet de Constitution : Deux politologues décortiquent le document

Jean François Marie Camara : «Il faut poursuivre les consultations pour aboutir à une Constitution qui va consolider davantage notre démocratie »

 

Il faut essayer de retracer l’historique qui nous a conduit vers la rédaction d’une nouvelle Constitution. À ce stade, nous sommes à la phase d’un projet, ce n’est pas encore une Constitution. Depuis 1992, notre Constitution actuelle n’a subi aucune réforme. C’est-à-dire tout simplement que les différents chefs d’état n’ont pas pu le faire.

Alors, les autorités de Transition ont compris qu’il y a la nécessité de réformer notre Loi fondamentale, de mettre en place surtout une nouvelle Constitution qui puisse répondre aux aspirations du peuple. Pour cela, elles ont décidé de créer un comité qui va se pencher sur la rédaction d’une nouvelle Constitution, afin de consolider davantage notre système démocratique.

Alors, dans cet avant-projet de Constitution, il y a des changements notables, surtout quand vous regardez le régime politique dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui.

C’est un régime politique appelé par certains constitutionnalistes régime mixte ou régime semi-présidentiel, même si je ne suis pas trop d’avis par rapport à cette qualification. Dans ce projet de Constitution, les rédacteurs ont touché à notre régime politique pour nous basculer vers un régime présidentiel qui a été fondé aux États-Unis en 1787. Ce régime politique américain précise clairement qu’il y a une séparation stricte entre les pouvoirs.

C’est-à-dire qu’il y a l’absence des moyens d’actions entre les pouvoirs. Le président américain n’a pas le droit de dissoudre le Congrès qui est la composition de la Chambre des représentants et le Sénat. Le Congrès, à son tour, n’a pas la motion de censure contre le président.

Exceptionnellement, il dispose d’un pouvoir qu’on appelle l’impeachment qui peut destituer le président de la République en cas de faute ou en cas de haute trahison. Alors, quand vous regardez dans ce projet de Constitution dans le contexte malien, vous allez voir que nous ne sommes pas dans le régime présidentiel à l’américaine. C’est-à-dire qu’à l’américaine, il y a une séparation stricte des pouvoirs, tel n’est pas le cas dans ce projet. Ils ont tenté de diminuer les pouvoirs du président de la République en lui retirant son pouvoir de dissolution.

Le président ne peut plus dissoudre le Parlement, comme c’est le cas aujourd’hui avec l’actuelle Constitution du Mali en son article 42. Et le Parlement, à son tour, a la motion de censure. Les députés peuvent limoger le Premier ministre en votant une motion de censure. Alors, dans cet avant-projet, il n’y pas la motion de censure. Donc, cela nous envoie un peu vers le régime présidentiel même si ce n’est pas le régime présidentiel véritable.

Il y a d’autres innovations. Le président de la République peut limoger le Premier ministre. C’est-à-dire que dans cet avant-projet, le gouvernement est responsable devant le président de la République. Dans l’actuelle Constitution, le président ne peut pas limoger le Premier ministre.

L’article 38 de la Constitution le précise clairement. Mais dans ce projet, il peut le faire. Donc ça aussi c’est une innovation. Les modes de désignation des membres de la Cour constitutionnelle ont été aussi modifiés.

 Le président peut nommer deux membres de la Cour constitutionnelle, le président du Haut conseil de la Nation peut nommer un et l’ensemble des universités, des recteurs peuvent nommer aussi des spécialistes de droit public. Et les avocats peuvent nommer un. Donc, cela veut dire qu’il y a eu des innovations dans ce cadre aussi. Le Conseil supérieur de la magistrature peut être saisi par tout citoyen. C’est une innovation notable qui va nous permettre d’aller surtout vers la sauvegarde de l’état de droit.

 Donc, mon point de vue est que cet avant-projet n’est pas assez clair. Il va falloir davantage que les autorités de la Transition discutent avec la classe politique, la société civile pour essayer de voir ce qu’on peut modifier dans ce texte. Cela, pour qu’il soit véritablement une Constitution qui va respecter les aspirations du peuple et qui va consolider davantage notre démocratie. Et il y a aussi surtout l’article 121 de l’actuelle Constitution qui précisait que le coup d’état est un crime imprescriptible. Quand vous regardez dans cet avant-projet, il n’y a pas cette disposition.


Donc, il faut créer une disposition qui permettra davantage de dire que le coup d’état est un crime imprescriptible qui ne peut être amnistié dans aucune situation. Donc, ce sont des questions qui peuvent être soulevées dans les différentes discussions. Et la question de langue aussi doit être précisée.

Propos recueillis par 

Jessica Khadidia

DEMBÉLÉ

 

Rédaction Lessor

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