Extrémisme violent : La bataille de la prévention

Au Mali, la radicalisation des jeunes est favorisée par plusieurs facteurs, notamment le chômage, le sentiment d’injustice, la vengeance et le manque d’opportunités. Expert chargé de la communication au Secrétariat permanent de lutte contre l’extrémisme violent, Dame Seck revient sur les facteurs de radicalisation, les actions de sensibilisation engagées et les défis à relever, tout en appelant la jeunesse à plus de vigilance face à la désinformation et aux discours extrémistes

Publié mercredi 02 septembre 2026 à 08:26
Extrémisme violent : La bataille de la prévention

L’Essor : Comment se présente aujourd’hui l’extrémisme violent au Mali ?

Dame Seck : L’extrémisme violent se présente comme une attitude qui s’écarte des comportements ordinaires de la vie quotidienne et qui se traduit souvent par l’adoption de positions radicales et extrêmes. Il s’agit d’un état de fait que l’on peut constater chez certains individus radicalisés qui tentent de faire comprendre ou d’imposer leur réalité, leur attitude ou leur manière de comprendre les choses par la violence. Lorsque ces comportements sont constatés, les observateurs peuvent considérer que la personne est devenue extrémiste ou radicalisée. Au-delà de l’extrémisme, il y a le terrorisme. 

Aujourd’hui au Mali, malheureusement, depuis 2012, lorsque notre pays est tombé dans une crise sans précédent, nous avons constaté que les deux tiers du territoire étaient occupés par des extrémistes qui commettaient toutes sortes d’exactions au nom de la religion. Aujourd’hui, grâce aux efforts des autorités, nous sommes en train de vaincre ce fléau. Toutefois, il reste encore beaucoup à faire. La lutte contre l’extrémisme violent n’est pas encore gagnée, mais beaucoup de progrès ont été réalisés face à ce fléau.

L’Essor : Quels sont les principaux facteurs qui peuvent conduire un individu à la radicalisation ?

Dame Seck : Les facteurs de radicalisation d’un individu sont nombreux et peuvent varier d’un endroit à un autre. D’après une étude menée dans les Régions de Kayes et de Mopti, il ressort que plusieurs facteurs peuvent favoriser la radicalisation. Beaucoup de personnes interrogées ont notamment évoqué la question de la justice, qu’elles considèrent comme étant mal distribuée. Lorsqu’une personne estime que la justice n’est pas équitable et qu’elle-même détient la vérité, elle peut être tentée de se radicaliser ou de poser des actes contraires aux principes du droit pour faire valoir ce qu’elle considère comme sa vérité. Chez les jeunes, les causes de la radicalisation sont souvent liées au chômage. Lorsqu’ils sont sans activité, certains peuvent être tentés d’accepter toute opportunité susceptible de leur permettre de gagner de l’argent.

Cette situation peut faciliter leur recrutement par les groupes terroristes. Beaucoup de jeunes, notamment dans les zones éloignées de la capitale, se sont ainsi radicalisés en raison du manque d’opportunités. D’autres se radicalisent dans une logique de vengeance, parce qu’un parent ou un proche a été maltraité ou a subi des exactions. Ils peuvent alors utiliser cette situation comme argument pour rejoindre les forces terroristes afin de venger leurs proches. Les facteurs sont donc nombreux et diffèrent d’une localité à une autre. Certaines localités, notamment les zones minières communément appelées « Damanda » en bambara, constituent des terrains particulièrement vulnérables. Beaucoup de jeunes s’y sont retrouvés radicalisés sans forcément en avoir conscience, notamment à cause de la recherche du gain facile. Certains avaient reçu la promesse d’un emploi qui devait leur permettre de subvenir à leurs besoins. Mais plusieurs de ces jeunes se sont finalement retrouvés radicalisés et il leur était très difficile de faire marche arrière. Certains étaient même menacés lorsqu’ils envisageaient de quitter ces groupes.

L’Essor : Pourquoi les jeunes constituent-ils un enjeu majeur dans la prévention de l’extrémisme violent ?

Dame Seck : La jeunesse constitue toujours la couche la plus sensible. Elle représente également la principale force sur laquelle tout pays et toute nation peuvent compter en matière de développement et d’avenir. C’est pourquoi, dans chaque programme ou projet de développement, les jeunes doivent être placés au premier plan. Leur rôle est tellement important qu’il est impossible de progresser sans eux. Ils sont parfois oubliés dans certaines activités, certains projets ou programmes. Pourtant, leur engagement ou leur absence d’engagement peut directement conduire ces initiatives à l’échec. Les jeunes constituent à la fois le présent et l’avenir de tout développement et de toute nation. C’est pourquoi ils sont pris en compte dans de nombreux programmes.

L’Essor : Quelle est l’influence des réseaux sociaux dans la radicalisation des jeunes ?

Dame Seck : Les réseaux sociaux sont de véritables instruments de communication et de mondialisation. Un être humain peut communiquer avec plus d’un million de personnes à travers les médias sociaux. Ils constituent donc un espace très important en matière de communication, de visibilité et surtout de sensibilisation. Mais nous constatons malheureusement que certaines activités menées sur ces plateformes contribuent à la radicalisation des jeunes. Des activistes et des influenceurs peuvent également jouer un rôle positif en faisant la promotion du dialogue et en appelant la jeunesse ainsi que les acteurs du développement à se réunir et à consolider des actions en faveur de leurs communautés.

Il y a donc deux réalités. Certaines personnes animées de mauvaises intentions utilisent les réseaux sociaux pour recruter des jeunes, les démoraliser ou déconstruire chez eux les notions de développement et de citoyenneté. Mais, au même moment, d’autres jeunes font exactement le contraire : ils appellent leurs pairs à la citoyenneté active, à la bienfaisance et à des activités susceptibles de contribuer au développement de leurs localités. Quoi qu’il en soit, les réseaux sociaux constituent aujourd’hui un espace très important qu’il ne faut surtout pas minimiser dans le développement d’une nation.

L’Essor : Comment les jeunes peuvent-ils reconnaitre les discours de manipulation, de haine ou de recrutement ?

Dame Seck : C’est là que se situe le véritable problème. La plupart des jeunes ne connaissent pas suffisamment certaines réalités sur le terrain. Beaucoup n’ont malheureusement pas appris les fondements de leur religion au sein de leur famille, à l’école ou dans leurs espaces de causerie. Ils peuvent alors être exposés à différentes pratiques religieuses sans en connaître les fondements. Dans ces conditions, il devient plus facile de les enrôler ou de les manipuler. Lorsqu’un jeune écoute des messages négatifs sur les réseaux sociaux sans avoir une bonne maîtrise des fondements de sa religion, il peut progressivement se radicaliser. C’est pourquoi nous appelons régulièrement les jeunes, quelle que soit leur religion, à connaître les éléments de base de leur propre religion. Ainsi, lorsqu’ils seront confrontés à des messages diffusés sur les réseaux sociaux, ils seront moins facilement manipulables et moins susceptibles d’être entraînés vers des actes répréhensibles. La jeunesse et les réseaux sociaux constituent aujourd’hui un réel danger lorsque les jeunes ne disposent pas des connaissances de base qui leur permettent de faire la part des choses.

L’Essor : Quelles actions menez-vous pour prévenir la radicalisation des jeunes ?

Dame Seck : Nous menons plusieurs activités, principalement dans le domaine de la sensibilisation. Ces actions se déroulent notamment dans les lycées et dans les espaces de jeunes que nous organisons. Nous travaillons également avec le Conseil national de la jeunesse (CNJ-Mali) et menons des activités au niveau des communes et dans certains lycées. Nous organisons aussi des camps et des sessions de formation destinés aux jeunes. À cela s’ajoutent les différentes publications que nous diffusons sur les réseaux sociaux afin d’inviter les jeunes à ne pas se radicaliser et à ne pas se laisser manipuler ou enrôler par les groupes terroristes. Cependant, ces actions ont toujours besoin d’être soutenues et renforcées. Nous menons beaucoup d’activités à Bamako et dans certaines régions, mais cela reste encore insuffisant et limité par rapport à la réalité que nous vivons sur le terrain.

L’Essor : Quels résultats obtenez-vous à travers ces actions de sensibilisation ?

Dame Seck : Les résultats sont vraiment positifs. Il est plus facile pour les jeunes de rejeter les actions terroristes. Je dirais que cela constitue également un résultat des efforts des forces de défense et de sécurité. Nous constatons sur les réseaux sociaux un réel enthousiasme lorsque les forces de défense et de sécurité réalisent des exploits sur le terrain. Une certaine joie se manifeste à travers les publications de nombreux jeunes. Pour nous, cela constitue un baromètre. Cela montre qu’il devient plus difficile de manipuler ces jeunes ou d’en faire des proies faciles, parce qu’ils comprennent davantage les systèmes et les modes opératoires du terrorisme. Nous pouvons donc considérer cela comme un indicateur positif et comme l’un des résultats des succès enregistrés par les forces de défense et de sécurité.

L’Essor : Quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confrontés dans vos actions de sensibilisation ?

Dame Seck : Le principal défi reste l’insécurité. Il nous arrive souvent d’organiser des activités dans les régions, mais, à cause de l’insécurité, il n’est pas toujours facile d’y accéder, que ce soit par voie terrestre ou même par voie aérienne. Lorsque la sécurité n’est pas suffisamment renforcée, les déplacements deviennent difficiles. Les forces de défense et de sécurité étant engagées dans différentes opérations de lutte contre le terrorisme, les mouvements sur le terrain deviennent parfois rares. Dans ces périodes, nous sommes obligés de nous limiter aux actions de sensibilisation à travers les canaux de communication, notamment les médias, les radios et les télévisions. Aller physiquement à la rencontre des jeunes pour les sensibiliser sur différentes thématiques devient alors compliqué. Notre principal défi reste donc véritablement l’insécurité. Pourtant, plusieurs personnes de bonne volonté et des ONG sont prêtes à financer des sessions de sensibilisation. Mais, en raison de l’insécurité dans certaines zones, il n’est pas toujours facile de mettre en œuvre les différents projets identifiés sur le terrain.

L’Essor : Quel rôle l’école et la famille peuvent-elles jouer dans la lutte contre l’extrémisme violent ?

Dame Seck : C’est un ensemble. Tous les acteurs ont un rôle à jouer. Mais l’école constitue l’un des espaces majeurs qui devraient être davantage consolidés dans la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent. Nous avons, à un moment donné, échangé avec le ministère de l’Éducation afin que des cours thématiques sur la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent puissent être intégrés aux différents niveaux d’enseignement, du premier cycle au second cycle, au lycée et jusqu’à l’université. Si les jeunes n’apprennent pas certaines notions au sein de leur famille, l’école doit pouvoir constituer un rempart. Il faut donc leur inculquer ces différentes thématiques. Mais au-delà de l’école et de la famille, les espaces de causerie et les espaces de jeunesse jouent également un rôle important. Ce sont des lieux où les jeunes échangent, partagent leurs expériences et construisent progressivement leur compréhension de la société. Ces différents acteurs constituent donc des maillons essentiels. Les négliger reviendrait à prendre le risque de compromettre les efforts de lutte contre l’extrémisme violent.

L’Essor : Quel message souhaitez-vous adresser à la jeunesse malienne ?

Dame Seck : J’invite la jeunesse à être de plus en plus prudente. À faire la distinction entre les faux et les vrais messages, et surtout à éviter la désinformation. Les jeunes doivent s’éloigner de tous les messages susceptibles de les déstabiliser ou de les amener à se retourner contre leur propre pays. Également à toujours suivre le droit chemin, celui qui les conduit vers la réussite et le succès. Pour finir, je les appelle à emprunter les chemins qui permettent de construire un pays debout, une nation capable de faire face aux différents défis auxquels elle est confrontée : les défis du développement, de la sécurité et ceux auxquels les jeunes eux-mêmes sont confrontés, notamment le chômage.

Propos recueillis par Ibrahim THIAM

Rédaction Lessor

Lire aussi : Sonatam : 177 travailleurs équipés en kits solaires

La Société nationale de tabac et allumettes du Mali (Sonatam) a lancé hier, dans ses locaux, un projet de fourniture et d’installation de kits solaires au profit de 177 de ses travailleurs. La cérémonie était présidée par le directeur général de la société, Youssouf Traoré, en présen.

Lire aussi : Arnaques foncières : L’ACI-SA décline toute responsabilité

« Vérifier avant de payer, vérifier avant de partager et vérifier avant de croire ». C’est par cette formule que l’Agence de cessions immobilières (ACI-SA) a lancé, hier, un appel à la vigilance à l’endroit des populations. Confrontée depuis juin 2026 à des cas d’usurpation de son.

Lire aussi : Emploi des jeunes au Mali : Le grand pari de la transformation

Avec une population largement dominée par les jeunes, le Mali fait face à un défi majeur : créer suffisamment d’emplois et préparer les compétences adaptées aux besoins de l’économie. Formation professionnelle, entrepreneuriat, agriculture et secteur privé sont au cœur de la stratégie.

Lire aussi : Dioura et Tessalit : Frappes ciblées des FAMa contre des GAT

Dans le cadre de la poursuite de leurs missions de sécurisation du territoire national et de la lutte implacable contre le terrorisme à travers l'opération Dougoukoloko, les Forces armées maliennes (FAMa), appuyées par leurs partenaires, ont mené lundi dernier avec succès de nouvelles actions.

Lire aussi : Rentrée scolaire 2026-2027 : Dialogue sur les grandes questions du système éducatif

À quelques semaines du démarrage des cours, fixé au 1er octobre, les autorités éducatives ont réuni, hier, les représentants des syndicats d’enseignants..

Lire aussi : 5è édition de la Senare : Sous le triptyque éducation, culture et réconciliation

Ces trois dimensions sont intimement liées et constituent les fondements d’une citoyenneté consciente, responsable et solidaire.

Les articles de l'auteur

Médecine Traditionnelle : «Nous devons investir davantage dans la recherche et valoriser nos savoirs endogènes»

Dans cet entretien, le directeur de l’Atelier Luban du Mali, Pr Boubacar Diarra, revient sur les missions de sa structure de coopération sino-malienne, créée en 2019, la formation aux pratiques de la médecine traditionnelle chinoise et les perspectives de valorisation scientifique des savoirs et plantes médicinales du Mali.

Par Rédaction Lessor


Publié mardi 15 septembre 2026 à 08:42

Ouélessébougou : L’US-SCPC fait le bilan de sa gestion

L’Union des sociétés coopératives de producteurs de coton (US-SCPC) de Ouélessébougou a tenu, jeudi, une assemblée générale extraordinaire à son siège, au quartier N’tentoubougou. La rencontre avait pour objectif, de présenter le bilan de l’exercice 2025 aux producteurs et de recueillir leur adhésion aux perspectives de la campagne 2026-2027..

Par Rédaction Lessor


Publié mardi 15 septembre 2026 à 08:28

Communique du conseil des ministres du vendredi 11 septembre 2026

Le Conseil des Ministres s’est réuni en session ordinaire, le vendredi 11 septembre 2026, dans sa salle de délibérations au Palais de Koulouba, sous la présidence du Général d’Armée Assimi GOITA, Président de la Transition, Chef de l’Etat..

Par Rédaction Lessor


Publié vendredi 11 septembre 2026 à 22:01

Distinctions honorifiques : Le mérite au cœur de la reconnaissance nationale

Le ministre de la Refondation de l’État, chargé des Relations avec les Institutions, Yaya Gologo, a présidé hier, au Centre international de conférences de Bamako (CICB), un atelier d’échanges à l’intention du personnel de l’encadrement supérieur sur les distinctions honorifiques. La rencontre était organisée par son département, en collaboration avec la Grande Chancellerie des Ordres nationaux..

Par Rédaction Lessor


Publié vendredi 11 septembre 2026 à 09:29

Musique : La Foire aux disques le 24 septembre

À travers cette initiative, l’UAAPREM entend contribuer à la promotion de la musique malienne et analyser l’évolution de ses supports de consommation.

Par Rédaction Lessor


Publié vendredi 11 septembre 2026 à 09:08

Traite des personnes : Le mirage de l’emploi

Tout ce qui brille n’est pas de l’or. Certaines victimes sont attirées dans le piège des fausses offres d’emploi. Elles ont été exploitées et séquestrées par des ravisseurs, mais surtout contraintes au paiement d’une importante somme d’argent pour obtenir leur libération.

Par Rédaction Lessor


Publié vendredi 11 septembre 2026 à 09:02

Logement social : Le MUHDATP renforce le dialogue avec la CONASCOH-Mali

Le ministère de l’Urbanisme, de l’Habitat, des Domaines, de l’Aménagement du Territoire et de la Population a reçu, ce mardi 8 septembre 2026, une délégation de la Confédération nationale des sociétés coopératives d’habitat du Mali (CONASCOH-Mali), conduite par son président, Moussa Koné..

Par Rédaction Lessor


Publié jeudi 10 septembre 2026 à 09:19

L’espace des contributions est réservé aux abonnés.
Abonnez-vous pour accéder à cet espace d’échange et contribuer à la discussion.
S’abonner