Visite du Premier ministre algérien à Bamako : Les enjeux de la normalisation de la coopération entre les deux pays

Le Premier ministre algérien, Sifi Ghrieb, a effectué, hier, une visite de travail et d’amitié à Bamako. Ce déplacement intervient seulement trois semaines après la visite de son homologue malien à Alger. Cette succession de visites illustre le nouvel élan engagé entre nos deux pays après plusieurs mois de tensions diplomatiques.

Publié mardi 15 septembre 2026 à 08:21
Visite du Premier ministre algérien à Bamako : Les enjeux de la normalisation de la coopération entre les deux pays

Cette visite de Sifi Ghrieb, selon plusieurs observateurs, consolide le partenariat bilatéral entre le Mali et l’Algérie et contribue à dessiner un modèle de coopération africaine plus stable, plus prévisible et davantage orienté vers les intérêts des peuples

 

 

De l’analyse de l’enseignante-vacataire à la Faculté des sciences administratives et politiques (Fsap) de Bamako, cette visite du Chef du gouvernement algérien doit être comprise comme une étape importante dans la normalisation progressive des relations entre le Mali et l’Algérie. Car, elle intervient après une période de fortes tensions provoquée par l’incident du drone, survenu dans la zone de Tinzaouatène en avril 2025, rappelle Mme Samaké Fatoumata H. Traoré. Sur cette affaire, après avoir dénoncé « cet acte d’agression », Bamako avait saisi la Cour internationale de justice contre Alger en septembre dernier. Selon l’universitaire, les deux pays ont depuis posé plusieurs actes d’apaisement, notamment le retour des ambassadeurs de part et d’autre ainsi que la réouverture réciproque des espaces aériens.


Ce déplacement de la partie algérienne montre que les deux pays ont choisi de rétablir le dialogue direct, estime-t-elle. L’enseignante-vacataire ajoute que ce rapprochement répond à des intérêts convergents, notamment la sécurisation d'une frontière commune d’environ 1.400 km, la limitation de l’expansion des groupes armés. Il s'agit également de protéger les populations frontalières et de relancer les échanges économiques et humains. « Pour le Mali, il s’agit surtout de diversifier ses partenariats, conformément à une diplomatie souveraine qui ne repose pas sur une alliance exclusive », déclare Mme Samaké Fatoumata H. Traoré. Cependant, ajoute-t-elle, pour la partie algérienne, cette visite traduit la volonté de reprendre une place active dans la stabilisation de son voisinage sahélien. « Il ne s’agit donc pas encore de l’aboutissement du rapprochement, mais de l’ouverture d’une nouvelle phase. Sa portée réelle dépendra des décisions concrètes qui seront prises après les échanges politiques », nuance-t-elle.


Pour elle, les retombées potentielles sont importantes, mais dépendront des accords effectivement conclus et de leur mise en œuvre. Abondant dans le même sens, la présidente de la Coalition des forces juvéniles pour le renouveau (Cofor-Mali) souligne que les retombées du réchauffement de la coopération bilatérale avec l’Algérie pourraient être bénéfiques, notamment sur le plan sécuritaire. Pour Zeinab Evelyne Jacques, dans le contexte frontalier et compte tenu de la situation sécuritaire dans le Nord de notre pays, un dialogue renforcé peut favoriser une meilleure coordination en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme. Il s’agit également de relancer la coopération économique et de renforcer les liens entre les deux peuples. D'après elle, ces effets peuvent être profitables à la fois pour le Mali et pour l’Algérie.


 


IMPACT SUR LE PROCESSUS DE PAIX- Ce retour à la normale entre les deux pays intervient également suite à l’annonce de la fin immédiate de l’Accord pour la paix et la réconciliation, issue du processus d’Alger, par les autorités maliennes en janvier 2024. Cela, en raison de son « absolue inapplicabilité et des actes jugés inamicaux et d’ingérence de la part du médiateur algérien ». Cet accord signé en 2015 entre le gouvernement, la plateforme et la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), visait à ramener la paix dans notre pays. Depuis la fin de cet accord, les autorités maliennes ont engagé « l’appropriation nationale du processus de paix dans le pays » en écartant toute médiation extérieure.

Malgré cette situation, Zeinab Evelyne Jacques signale qu’Alger pourrait jouer un rôle utile de médiateur dans le processus de paix au Mali. Cependant, relativise-t-elle, le soutien algérien devrait s'inscrire dans un cadre qui respecte pleinement la souveraineté et les intérêts de l’État malien. Le secrétaire général du Collectif pour la défense des militaires (CDM) partage cet avis. Younouss Soumaré estime que les autorités algériennes peuvent jouer un rôle utile dans la recherche de paix dans notre pays.

Toutefois, nuance-t-il, elles doivent changer de paradigme et de posture, et adapter leur grille de lecture à la nouvelle réalité de notre pays. « Le Mali d’aujourd’hui n’a plus besoin de parrain pour résoudre ses problèmes », dit-il sans ambages. Pour lui, le peuple malien et ses Forces de défense et de sécurité ont démontré leur détermination à défendre la souveraineté, l’intégrité territoriale et les intérêts vitaux de la nation. « Ce dont le Mali a besoin, ce sont les partenaires crédibles, sincères et respectueux de sa souveraineté et de son intégrité territoriale, capables d’accompagner ses efforts sans chercher à se substituer à lui », renchéri le responsable du CDM. Et de poursuivre : « Nous sommes donc favorables à toute contribution de l’Algérie qui s’inscrit dans cette logique de respect mutuel, de coopération et de responsabilité partagée.»

« L’Algérie, de par sa proximité géographique, sa connaissance historique du nord du Mali, ses relations avec différents acteurs régionaux et son expérience diplomatique constituent des atouts », révèle Mme Samaké Fatoumata H. Traoré. D’après l’enseignante-chercheure, ce pays peut contribuer à la sécurisation de notre frontière, à la prévention des incidents transfrontaliers, à l’échange d’informations et, si le Mali le souhaite, à la facilitation de dialogues locaux. « Cette contribution ne signifie pas nécessairement le retour à l’Accord d’Alger sous sa forme antérieure », précise-t-elle. Selon elle, le Mali ayant officiellement dénoncé cet accord en janvier 2024, toute nouvelle initiative devrait reposer sur un cadre renouvelé, accepté par les autorités maliennes et adapté à la situation actuelle. Toutefois, elle appelle à distinguer clairement le traitement des revendications politiques ou communautaires de la lutte contre les organisations terroristes.




Sur le même le sujet, Sékouba Cissé de l'Amical des anciens ambassadeurs et consuls généraux du Mali estime qu'en ce moment précis de l'évolution de la situation, le Mali ne semble pas disposé à engager des négociations avec les groupes armés pour plusieurs raisons. étayant ces propos, il rappelle que les autorités maliennes ont fait savoir qu'il n'est plus question de négocier avec des groupes armés terroristes sous la médiation d'un pays tiers. L'autre raison est relative à l'association du Front de libération de l'Azawad (Fla) avec le JNIM pour commettre des crimes terroristes à travers le Mali. Leur action a entraîné l'assassinat du Ministre d'état, ministre de la Défense et des Anciens combattants, le Général d’armée Sadio Camara, et d'autres personnes militaires et civiles en avril dernier, ajoute l'ancien diplomate. « Cette situation classe le Fla dans la catégorie de mouvements terroristes, malgré la tentative de l'Algérie de faire un distinguo entre les deux entités », affirme Sékouba Cissé.

 

COORDINATION PLUS FLUIDE SUR LES QUESTIONS RéGIONALES- De son côté, le directeur du Centre de recherche en gouvernance, médiation et sécurité dans le Sahel souligne que cette stabilisation entre les deux pays réduit les risques de nouveaux contentieux diplomatiques et favorise une coordination plus fluide sur les questions régionales. Sur le plan sécuritaire, dira Dr Ahmadou Touré, les deux pays partagent des intérêts convergents face aux menaces transnationales, notamment le terrorisme et l’insécurité frontalière. D’après lui, un dialogue approfondi entre les parties malienne et algérienne peut déboucher sur un renforcement de la coopération opérationnelle, du partage d’informations et de la coordination des approches en matière de lutte contre les groupes armés. Pour Dr Touré, une telle dynamique contribuerait à une meilleure maîtrise des espaces frontaliers et à une réduction progressive des vulnérabilités communes.

Cette visite du Premier ministre algérien intervient dans un contexte marqué par le retrait de la reconnaissance de la République arabe sahraoui démocratique par les autorités maliennes en avril dernier. Bamako réaffirme ainsi son soutien au plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental, alors qu’Alger constitue le principal soutien international de ce mouvement indépendantiste. Sur cette question, l’ancien diplomate Sékouba Cissé signale qu’il appartient à notre pays de tirer avantage des bonnes relations diplomatiques avec l’Algérie et le Maroc sans condition exclusive. D’après lui, cette question rappelle les trois principes qui guident l’action publique de notre pays et sa politique extérieure, à savoir le respect de la souveraineté du Mali, celui de ses choix stratégiques et la prise en compte des intérêts du peuple malien. Il souligne également que ces principes sont consacrés par l’article 35 de la Constitution.

Il convient de rappeler que lors de la visite du Premier ministre Abdoulaye Maïga à Alger, le Président algérien, Abdelmadjid Tebboune, a officiellement invité son homologue malien, le Général d’armée Assimi Goïta, à se rendre à Alger. 

Bembablin DOUMBIA

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