Agro-industrie : Les goulots qui étranglent le secteur

Malgré les efforts des pouvoirs publics et de certains acteurs privés, le secteur reste à la traîne. Cela à cause d’énormes problèmes structurels qui empêchent le secteur de prendre véritablement son envol

Publié mercredi 18 janvier 2023 à 06:55
Agro-industrie : Les goulots qui étranglent le secteur

 Tako Sylla (d) est la directrice de USTako Sarl, une entreprise opérant dans la transformation agro-alimentaire, particulièrement la mangue séchée


À Koulikoro, non loin du gouvernorat, on trouvait jadis de vastes mangueraies soigneusement entretenues par le vieux Moussa Diallo. Ramata Traoré, la cinquantaine révolue, assise avec ses trois sœurs autour d’un thé dans leur concession familiale, se remémore : «Toute mon enfance, mes petits camarades et moi avons consommé ces mangues à volonté sans jamais nous soucier du prix d’une mangue».

Comme Ramata, plusieurs habitants de la zone en ont largement profité. C’est le cas de Modibo Diarra, enseignant à la retraite. Nous le rencontrons parmi son groupe de joueurs de belote. «Il fut un temps où nous nous permettions même de ramasser les mangues de ce verger pour les envoyer à nos parents à Bamako et dans d’autres localités. La mangue était tellement en abondance à l’époque (et ça l’est toujours) que les bœufs au retour de pâturage se contentaient de les humer et continuer leur chemin», témoigne-t-il. Avec le recul, Modibo Diarra et ses camarades se rendent compte de toute cette richesse inexploitée dans leur région natale.

«La mangue, à elle seule, peut être une industrie pourvoyeuse d’emplois pour toute la jeunesse de la Région de Koulikoro. Ça crève le cœur de voir une richesse à portée de main, inexploitée jusqu’à présent», regrette Moussa Traoré, un autre joueur de belote. Et d’ajouter : «C’est la même triste réalité dans la Région de Mopti où j’ai vu des femmes peules verser leur lait de vache invendu à leur retour du marché. Faute de moyen de transformation.»



Si l’agro-industrie tarde à prendre son envol, quelques pionniers tentent de se frayer un chemin. Tako Sylla est la directrice de USTako Sarl, une entreprise qui opère dans la transformation agro-alimentaire, particulièrement la mangue séchée. Il est 14h quand nous la rencontrons dans ses locaux à Kati. L’ambiance y est calme, les machines sont à l’arrêt. Le chef de la production, Diarra, nous conduit dans le bureau de la directrice. Décoration sommaire, une table marron sur laquelle sont posés un ordinateur et une imprimante. Au mur, est affiché le graal : une licence certifiant la qualité de la production.

 

1% DE LA MANGUE MALIENNE TRANSFORMÉ- Vêtue d’un basin violet et coiffée d’un foulard de même teinte, Tako Sylla, ancienne de l’École nationale d’administration (Ena), explique : «La mangue malienne fraîche et transformée est très prisée à l’international. Ce n’est pas pour nous jeter des fleurs, nos clients des pays de l’Union européenne, d’Afrique du Sud et du Moyen-Orient nous le font savoir.»


Avec un si fort potentiel, «même pas 1% de la mangue malienne est transformé pour faire du jus, des séchés, de la confiture, des produits esthétiques…) Imaginez les retombées économiques pour tout le pays si on pouvait transformer 10 à 15% de notre production», regrette-t-elle. Pour commercialiser les mangues transformées, les producteurs sont toujours obligés de passer par des intermédiaires. «Nos produits transitent par des entreprises dans les pays voisins pour pouvoir être sur le marché international.

Notre nom ne figure nulle part, ne parlons pas des retombées économiques qui nous échappent». Cette situation peut être résolue avec un centre de contrôle (sans lequel le Mali ne peut pas exporter les mangues séchées), qui n’est autre qu’une chambre froide pour stocker les produits transformés, les contrôler et faire des containers à partir du Mali. Sans quoi, les quantités de mangues séchées produites chez nous se retrouveront dans les statistiques d’autres pays. En plus, le secteur fait face à un problème de labellisation. Or, c’est le label qui permet de donner une identité aux produits.

Seulement une dizaine d’entreprises dans le domaine de la mangue transformée répondent aux normes. À Sotuba, s’est installée l’unité industrielle Sahel Industrie. Bâtiment de couleur verte, le calme y règne : c’est la période morte. Nous rejoignons Touré Aminatou, la directrice générale, au premier étage. De la fenêtre du bureau, on peut contempler le lever du soleil qui illumine tout le bureau malgré le rideau. À gauche de la fenêtre, se trouve une étagère sur laquelle sont entreposés plusieurs gammes de thé et surtout un trophée.

Sahel Industrie est l’une des rares entreprises de l’agro-industrie à assurer sa propre production avec plusieurs coopératives, la transformation, la commercialisation et la distribution à travers sa filiale Sahel Distribution. «Toutes les entreprises ici font face à un moment donné aux problèmes d’accès à la matière première. C’est pourquoi, nous nous sommes mis à la production de notre matière première», explique la technicienne. À titre d’exemple, il y a une période de l’année où les mangues, comme bien d’autres produits de l’agriculture, sont en abondance et pourrissent même au bord des routes ; tandis qu’il y a une période où elles disparaissent, entrainant une fluctuation des prix, souligne Touré Aminatou.

En plus de l’accès difficile aux financements, le secteur agro-industriel fait face à un problème d’emballage de qualité notamment pour les jus, sirops et autres. «Les emballages made in Mali que l’on trouve sur le marché local sont plus chers que ceux importés, malheureusement. Il est impératif d’accorder des subventions à ce niveau pour permettre aux unités d’emballages de réduire leur prix de vente. Sans cela, nous sommes obligés d’importer pour contrôler nos prix», explique la patronne de Sahel Industrie.

 

NOMBREUX POINTS NOIRS- Mamadou Traoré est directeur général de Laham Industrie, une entreprise d’abattage de bovins et autres petits ruminants, et de commercialisation de la viande. Son unité industrielle est dans la Région de Kayes, à 610 km de Bamako. Vêtu d’un jean bleu délavé et d’une chemise bleu ciel, il nous reçoit à la direction de son industrie à l’ACI 2000, entre une série de réunions. Pour Mamadou Touré, le manque d’énergie constitue le plus grand obstacle pour les industriels. «Nous subissons le délestage comme tous les Maliens. Mais au niveau industriel, c’est pire, car il impacte toute la chaîne et rapidement les prix s’envolent malgré nous», soutient-il.

Par ailleurs, notre interlocuteur déplore l’insuffisance d’infrastructures globales, notamment les routes. Les zones de production et de consommation sont séparées, souligne Mamadou Traoré. Dans le secteur du bétail par exemple, le cheptel se trouve dans des zones reculées des régions du Centre. Et si un industriel se rapproche de cette zone, il s’éloigne de la zone de consommation et vice versa. «Tous les autres secteurs font face au problème de transport. Il n’y a pas de consommation dans les zones de production, affirme-t-il. On doit donc déplacer nos produits.

Dans les deux cas, il y a besoin d’infrastructures routières. Le problème de route fait que les camions achetés à 80 millions de Fcfa l’unité, prévus pour durer 10-15 ans, sont amortis en 3 ans, surtout les camions frigorifiques». À quoi s’ajoute, selon Mamadou Traore, le problème de main d’œuvre qualifiée locale : il faut bien intervenir sur les camions en cas de panne. «Il nous arrive souvent de faire venir des spécialistes du Sénégal pour réparer nos machines», déplore-t-il.

Au début de la chaine, l’industrie viande-bétail fait face à un problème de matière première de qualité. «Dans l’élevage traditionnel, il faut se promener avec les animaux à la recherche de pâturage. Malheureusement, cette manière de faire ne donne pas de qualité à la viande. Pour avoir une viande de qualité, il faut emboucher les bovins», explique l’industriel.

À l’autre extrémité : la difficulté pour exporter. «La libre circulation des personnes et des biens, prônée par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), n’est toujours pas une réalité. On se butte au protectionnisme des marchés intérieurs, à la corruption et aux longues attentes aux frontières. Si par jour la viande perd 2% de son poids, imaginez les pertes…», relève Mamadou. En plus du marché sénégalais, Laham Industrie reçoit  des commandes de la République démocratique du Congo, de la Chine et des Émirats arabes unis mais faute d’accord entre ces pays et le Mali, elle ne peut les satisfaire.

Mamadou Traoré rappelle que le Mali est le deuxième producteur de bétail en Afrique de l’Ouest, derrière le Nigéria. La filière bétail sur pied représente à elle seule près de 60 milliards de Fcfa, et plus de 60 milliards de Fcfa pour la viande. Le potentiel pourrait atteindre les 600 milliards de Fcfa, mais il y a un préalable : conclure avec ces États des accords bilatéraux. «Pour y arriver, nous démarchons nos autorités, depuis plus de 5 ans. Sans succès», confie le jeune chef d’entreprise.

Oumar SANKARE

Lire aussi : Carburant : Plus de 756 camions-citernes réceptionnés à Bamako

Un convoi de plus de 756 camions-citernes est arrivé ce 1er juin 2026 dans les aires de stationnement de Bamako, sous l'escorte nocturne des Forces de Défense et de Sécurité..

Lire aussi : Hydrocarbures: Plus de 636 camions citernes réceptionnés ce samedi

Plus de 636 camions citernes chargés du carburant sont arrivés ce samedi, 23 mai 2026 dans les aires de stationnement de Bamako, sous l’escorte nocturne des forces de défense et de Securité, a annoncé la direction générale du commerce, de la consommation et de la concurrence (DGCC) sur sa p.

Lire aussi : Hydrocarbures : Plus de 737 camions citernes réceptionnés ce samedi

Plus de 737 camions citernes chargés du carburant sont arrivés ce samedi 16 mai dans les parkings de stationnement de Bamako. Cela sous l'escorte de nos Forces de Défense et de Sécurité..

Lire aussi : Kayes: Nette amélioration des stocks d'hydrocarbures avec des prix stables

Pour toute la région de Kayes, le stock de l'essence a été estimé à 3 055 295 litres contre 2 693 043 lors de la dernière évaluation, soit une hausse de 362 252 litres de plus correspondant à un taux de 13,45%..

Lire aussi : UEMOA : La 11e revue des réformes prévue du 05 mai au 16 juin

La Commission de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) procédera avec les Gouvernements des Etats membres, à l’évaluation des résultats de la mise en œuvre des réformes, politiques, programmes et projets communautaires, du 05 mai au 16 juin 2026..

Lire aussi : FIPE-UEMOA : Un rendez-vous stratégique pour l’avenir économique régional

Dakar abritera du 24 au 26 juin prochain le premier Forum International de la Presse Économique de l’Afrique de l’Ouest (FIPE-UEMOA) sous le haut parrainage du Président de la Commission de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA)..

Les articles de l'auteur

FOPAME : Les professionnels plaident pour une refonte du modèle économique des médias africains

Les acteurs des médias et de la publicité africains ont appelé à une transformation profonde du modèle économique de la presse afin de faire face aux mutations technologiques, à la baisse des revenus publicitaires et aux difficultés structurelles du secteur..

Par Oumar SANKARE


Publié vendredi 05 juin 2026 à 15:00

Audiovisuel : L’Afrique appelée à renforcer sa souveraineté informationnelle

Le développement de nouveaux formats audiovisuels, l’adoption de narratifs centrés sur les réalités africaines et le renforcement des capacités de vérification de l’information constituent des leviers essentiels pour construire une souveraineté informationnelle africaine, a déclaré jeudi à Bamako la professeure de journalisme audiovisuel à l’Institut Supérieur de l’Information et de la Communication (ISIC) de Rabat, Dr Manal El Akhdari..

Par Oumar SANKARE


Publié jeudi 04 juin 2026 à 20:15

Formation des journalistes : Dr Fatoumata Fofana plaide pour des écoles au service d’un narratif africain souverain

La formation des journalistes africains doit être renforcée et adaptée aux nouveaux défis de la guerre informationnelle afin de permettre au continent de produire ses propres récits et de réduire sa dépendance aux narratifs extérieurs, a déclaré jeudi Dr Fatoumata Fofana, Maître de conférences à l’École supérieure de journalisme et des sciences de la communication (ESJSC)..

Par Oumar SANKARE


Publié jeudi 04 juin 2026 à 20:07

Mobilité Verte : Oumou Sall Seck salue une initiative porteuse d’emplois

Dans un contexte marqué par la hausse des besoins en transport urbain et la dépendance aux hydrocarbures importés, l’entreprise mise sur des solutions innovantes capables de réduire les coûts d’exploitation.

Par Oumar SANKARE


Publié vendredi 29 mai 2026 à 08:17

Presse écrite au Mali : Innover ou disparaître

À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse célébrée, le dimanche 3 mai dernier, nous nous sommes penchés sur l’avenir de la presse écrite au Mali. De la salle de rédaction au kiosque en passant par l’imprimerie, toute la chaîne est sous pression. Entre effondrement des ventes, crise publicitaire et mutation numérique, la presse écrite malienne cherche un nouveau souffle.

Par Oumar SANKARE


Publié mardi 05 mai 2026 à 08:21

Formation professionnelle : Le gouvernement veut accélérer la mise en œuvre des réformes

À Bamako, l’heure est à l’action. Cadres centraux et directeurs régionaux se sont réunis, hier, pour lever un obstacle majeur, celui de l’application encore inégale des réformes de la formation professionnelle. À travers cette initiative, les autorités veulent passer des réformes aux résultats. En effet, face au défi persistant de l’emploi des jeunes, notre pays veut accélérer..

Par Oumar SANKARE


Publié mercredi 22 avril 2026 à 08:03

Agenda sportif 2026 : Le Mali s’apprête à vibrer au rythme des grands rendez-vous africains

Dans le cadre de la mise en œuvre de la Politique nationale de développement du sport, le Mali s'apprête à organiser sept compétitions internationales au cours de l'année 2026..

Par Oumar SANKARE


Publié lundi 20 avril 2026 à 07:59

L’espace des contributions est réservé aux abonnés.
Abonnez-vous pour accéder à cet espace d’échange et contribuer à la discussion.
S’abonner