Sékouba Cissé : «Le Mali et l’Algérie sont appelés à développer les différents volets diplomatiques»

Dans les lignes qui suivent, le secrétaire aux relations extérieures de l’Amicale des anciens ambassadeurs et consuls généraux du Mali, Sékouba Cissé, verse son avis dans le débat sur la reprise de la relation diplomatique entre Bamako et Alger.

Publié mardi 11 août 2026 à 07:56
Sékouba Cissé : «Le Mali et l’Algérie sont appelés à développer les différents volets diplomatiques»

L’ancien diplomate explique également les impacts de cette normalisation en termes de sécurité, de lutte contre le terrorisme, de paix et de réconciliation nationale

 

L’Essor : Le Mali et l’Algérie ont repris au mois de juillet dernier, leur relation diplomatique après 15 mois de crise. Quelle lecture faites-vous de cette reprise ?

Sékouba Cissé :  Il convient de souligner que le Mali et l’Algérie n’ont pas rompu leur relation diplomatique comme l’a souligné le Premier ministre lors de son adresse sur les réalisations des cinq années de la Transition conduite par le Général d’armée Assimi Goïta. Ces deux pays avaient procédé au rappel de leurs ambassadeurs respectifs et à la fermeture de leur espace aérien commun. Rappelons que ces actions sont intervenues suite à l’abattage du drone malien par l’Algérie au-dessus du territoire malien. Cette normalisation des relations adoptée par les autorités des deux pays voisins, unis par l’histoire, la géographie, la culture et qui sont condamnés à vivre ensemble dans le cadre du bon voisinage est de notre avis une décision à saluer.

L’Essor : Quels peuvent être les impacts de cette évolution entre les deux pays en termes de sécurité et de lutte contre le terrorisme ?

Sékouba Cissé : Il est à signaler que le Mali et l’Algérie partagent une frontière commune de 1.300 kilomètres et qui est en plus poreuse, car se situant dans une zone désertique. Par ailleurs, les populations de part et d’autre de la frontière sont presque les mêmes, ont les mêmes habitudes et sont confrontées à la même rigueur climatique. En plus, cette zone a été pendant longtemps un espace de trafic de tout genre (drogue, cigarettes, armes, et même des humains). Tout ceci a contribué à développer dans la zone frontière une insécurité aggravée par la présence de groupes armés qui ont des velléités d’indépendance vis-à-vis du Mali.

Ceci explique le nombre d’accords intervenus entre le Mali et ces groupes rebelles avec la médiation de l’Algérie. On peut citer, entre autres, l’Accord de Tamanrasset signé en 1990, le Pacte national signé en 1992, l’Accord d’Alger signé en 2006 et l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d’Alger en 2015. Aucun de ces accords n’a pu mettre fin à l’irrédentisme de ces groupes armés rebelles. Il est impérieux que les deux pays collaborent étroitement dans le domaine des renseignements et d’actions concertées pour contrer l’insécurité et le terrorisme qui sévissent dans la zone.

L’Essor : Le Mali peut-il compter sur l’Algérie pour convaincre les groupes indépendantistes à revenir sur la table de négociation de paix ?

Sékouba Cissé : En ce moment précis de l’évolution de la situation, je pense que le Mali ne semble pas disposé à engager des négociations avec ces groupes armés pour plusieurs raisons. Primo, les autorités maliennes ont fait savoir qu’il n’est plus question de négocier avec des groupes armés rebelles sous la médiation d’un pays tiers. Il convient de souligner que l’Algérie n’a pas réussi à se positionner pour une nouvelle médiation entre ces groupes armés rebelles et les autorités maliennes. Ceci malgré la dernière intervention du Président algérien, Abdelmadjid Tebboune, sur ce sujet appelant à une médiation algérienne.

Secondo, l’association du Front de libération de l’Azawad avec le JNIM pour commettre des crimes terroristes à travers le Mali ayant entraîné l’assassinat du ministre d’État, ministre de la Défense et des Anciens combattants d’alors (Ndlr le Général d’armée Sadio Camara)  et d’autres personnes militaires et civiles classe ce mouvement dans la catégorie de mouvement terroriste malgré la tentative de l’Algérie de faire un distinguo entre les deux entités.

Tertio, la Charte pour la paix et la réconciliation adoptée par les autorités maliennes préconise la voie d’une résolution du problème de personnes qui sont maliennes et qui déposent les armes pour intégrer la République. Cette procédure ne nécessite aucune intervention étrangère ou ingérence dans les affaires intérieures du Mali.

L’Essor : En dehors de la diplomatie, quelles autres démarches faut-il entreprendre pour renforcer davantage les liens de coopération ?

Sékouba Cissé : Il convient de souligner que la diplomatie couvre plusieurs domaines : politique, économique, culturel et même parlementaire. En ce sens, la diplomatie est opposée à l’action militaire. C’est dire que les deux pays sont appelés à développer ces différents volets diplomatiques pour aplanir les difficultés conjoncturelles et mettre en œuvre les principes de bon voisinage. Le bornage de la frontière commune intervenu dès les années 1980 écarte fort heureusement toutes velléités de conflit frontalier. Aussi les deux pays devraient entreprendre des actions de développement de part et d’autre de la frontière pour une exploitation des énormes ressources minières qui s’y trouvent pour le bonheur de leurs populations.

L’Essor : Pensez-vous que cette reprise avec Alger ne va pas porter un coup à la relation maliano-marocaine qui a pris une nouvelle dynamique, ces derniers temps, avec le retrait de la reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) par notre pays ?

Sékouba Cissé : Cette question appelle de notre part le rappel des trois principes qui guident l’action publique de notre pays, et donc, sa politique extérieure à savoir, le respect de la souveraineté du Mali, le respect des choix stratégiques du pays et la prise en compte des intérêts des Maliens, principes consacrés par l’article 35 de la Constitution du 22 juillet 2023.

À ce titre, les relations du Mali avec le Maroc qui ont connu un développement exceptionnel lors de la dernière commission mixte relevé du choix stratégique du Mali et ne saurait être remis en cause par aucun autre pays. Par ailleurs, le retrait de la reconnaissance de la RASD par le Mali a précédé la redynamisation des relations diplomatiques entre le Mali et l’Algérie. En somme, il appartient au Mali de tirer avantage de bonnes relations diplomatiques avec ces deux pays sans condition exclusive.

Pour conclure, il faut se féliciter du renforcement de la coopération entre le Mali et le Maroc qui s’est manifesté par la signature d’une vingtaine d’accords dans des domaines variés et qui contribuera à l’épanouissement des peuples maliens et marocains.

Bembablin DOUMBIA

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