Santé de la reproduction : Les femmes sourdes refusent la fatalité

Faisant partie de l’une des couches les plus vulnérables du pays, ces dames ont initié, entre elles, des activités d’échanges sur la santé de la reproduction pour favoriser un changement de comportement dans leur communauté

Publié vendredi 28 novembre 2025 à 08:40
Santé de la reproduction : Les femmes sourdes refusent la fatalité

Le comité des femmes sourdes organise, chaque vendredi, des séances de sensibilisation

 

Cette année, la communauté des sourdes a perdu 3 femmes et leurs fœtus. Les bébés sont morts un mois dans les ventres de leurs mères (décès in utéro) sans qu’elles ne le sachent. L’une des victimes venait de Hamdallaye en Commune IV du District de Bamako. C’est le témoignage de Awa Cissoko, 37 ans, enseignante sourde. Elle, aussi, n’a pas été épargnée par les conséquences de l’accès limité pour cette communauté aux informations sur la Santé de la reproduction (SR).

Mariée de force à l’âge de 16 ans, elle affirme que des personnes ont lié sa difficulté à enfanter à sa surdité. Elle qui croyait aussi fermement que la femme était la seule responsable de l’infertilité d’un couple. «Si je connaissais mon corps, j’allais donner naissance à un enfant», assure-t-elle. Face à cette détresse, l’accès à l’information pour un changement de comportement s’impose.

Awa Cissoko a engagé au sein du Comité des femmes sourdes un combat pour que les autres femmes et filles ne vivent pas «son enfer». Depuis 2022, le regroupement a initié une journée d’échanges hebdomadaire pour informer et outiller les personnes sourdes sur la SR. Il procède à des activités de sensibilisation dans les écoles pour sourds sur les dangers de l’excision et des avortements clandestins. Il développe également des boîtes à images pour faciliter l’accès des femmes sourdes aux centres de santé et encourage les personnes sourdes, en particulier les femmes, à abandonner l’automédication.

Ce mercredi 26 novembre, vers 11 heures, l’École des déficients auditifs (EDA), sise au quartier Hippodrome en Commune II du District de Bamako, baigne dans une température de 31°C. Des élèves sourds muets commencent à libérer les salles de classe pour rentrer à la maison. Koromou Sacko, 17 ans, échange avec des camarades sourdes. Vêtue d’un long gilet noir, elle explique qu’elle s’informe sur la SR auprès des femmes qui ont déjà accouché et grâce à la journée initiée par le comité des femmes sourdes.

L’habitante de Lafiabougou en Commune VI du District de Bamako se souvient d’un cas d’infection qui lui a valu le recours à un interprète pour se faire soigner à l’hôpital. Cela, grâce à l’accompagnement de Awa Cissoko. «Nous sommes à l’écoute des femmes qui ont des problèmes de santé comme les infections sexuellement transmissibles (IST), les grossesse difficiles et non désirées», explique Awa Cissoko, avant d’indiquer que 8 femmes sur 10 sont touchées par les problèmes liés à la SR.

 

PLUS DE DEUX MOIS SANS SOINS- Parlant de son vécu, la trentenaire martèle qu’elle a été privée du droit à l’information. Ce qui a entraîné, se souvient-elle, des conséquences sur sa santé sexuelle. «Cette exclusion sociale et le sentiment de rejet me font détester les centres de santé. J’y allais rarement même quand j’étais gravement malade», commente la pédagogue et formatrice sur les Violences basées sur le genre (VBG). 

Elle signale que de nombreuses initiatives gouvernementales comme le mois d’Octobre rose se tiennent sans la participation des filles sourdes. Contrairement à la plupart des femmes sourdes, Awa Cissoko a pu surmonter de nombreuses difficultés depuis son divorce. «J’ai formé un interprète en langue des signes qui m’accompagne à l’hôpital et dans les services publiques», informe-t-elle.

Le comité des femmes sourdes compte 300 membres à Bamako. Sa présidente Balkissa Maïga, explique que la journée d’échanges a vu le jour grâce au programme Voice d’Oxfam. «Durant lequel nous avons initié plusieurs activités notamment l’initiation de 40 médecins en langue des signes, la formation de 30 femmes leaders sourdes du Mali sur la santé de la reproduction», précise-t-elle. Et d’indiquer que grâce à cette journée d’échanges, les participantes parlent des problèmes liés aux menstrues, des grossesses non désirées et le manque de moyens financiers pour faire face à une consultation prénatale ou néonatale. Elle signale que des filles souffrant d’infections peuvent rester sans se soigner pendant plus de deux mois à cause des contraintes d’accès aux soins. À ce propos, les statistiques font froid dans le dos.

Balkissa Maïga indique que 80% de femmes sourdes ne maîtrisent pas leurs cycles menstruels contre 90% qui ignorent les différentes méthodes de contraceptions. Elle poursuit que 85% ne fréquentent pas les centres de santé. Face à ces défis, le Comité use de plusieurs moyens. «Nous préconisons les conseils pratiques sur la gestion des menstrues, l’appui financier pour certains cas sociaux ou le recours aux parents ou à des personnes de bonnes volontés», dit-elle. Les résultats de cette opération sont manifestes. Selon Balkissa Maïga, au niveau de Bamako, il y a une légère amélioration en termes d’accès et de fréquentation des centres de santé par leur communauté. Elle poursuit que beaucoup de prestataires de santé sont suffisamment sensibilisés sur les difficultés d’accessibilité des sourds aux centres de santé.

 

DES FORMATIONS BIENVENUES- Un autre acquis, selon le leader, porte sur l’engagement de la direction de l’Office national de la santé de la reproduction (Onasr) à prendre en compte les préoccupations de leur communauté dans son plan d’action. Celles-ci ont trait à l’initiation des professionnels de la santé (médecins, infirmiers, sages femmes, agents d’accueil) en langue des signes, la mise en vigueur de la carte d’invalidité prévue par la loi du 027 relative aux personnes handicapées ainsi que la mise à disposition de chaque école pour sourds d’un infirmier afin de les rapprocher des centres de santé depuis le bas âge.

Dr Koné Fanta Tembély est le point focal des personnes vivant avec un handicap à l’ONASR. Elle est sur terrain connu pour avoir travaillé de 2021 à 2023 sur les droits à la santé sexuelle avec les déficients auditifs. «Durant les 3 ans qu’a duré cette initiative, nous avons fait le dépistage du cancer du sein et du col de l’utérus», se souvient-elle.

Elle regrette que les personnes souffrant de déficience auditive refusent de venir dans les établissements par peur de ne pas trouver un interlocuteur pour les accompagner dans le processus de traitement médical. Dr Koné Fanta Tembély invite les parents à communiquer avec leurs enfants sourds afin de les aider à faire face aux contraintes liées à la santé de la SR. 

Selon elle, c’est un sérieux problème que les femmes sourdes ignorent l’importance de la vaccination des nouveau-nés, la planification familiale, le dépistage du cancer du col de l’utérus et du sein, la prévention et la transmission du VIH sida, y compris la consultation prénatale (CPN). Par ailleurs, le point focal des personnes vivant avec un handicap indique que l’ONASR en collaboration avec PSI dans la mise en œuvre des activités du projet «Sikan» ambitionne d’organiser des formations en langues des signes au profit des agents de santé de différentes structures.

Ces femmes sourdes ont pris le taureau par les cornes pour faire face aux problèmes liés à la SR. La balle est dans le camp des autorités compétentes pour les appuyer pour qu’elles ne baissent pas les bras et laisser les maladies décider de leur sort.

Mohamed DIAWARA

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