Cette instrumentalisation—définie comme l’usage stratégique, sélectif et asymétrique des principes humanistes à des fins de puissance—fragilise l’édifice même du droit international. Elle repose sur une triple logique : la sélectivité (choisir ses indignations), la politisation (transformer le droit en levier de pression) et la légitimation (justifier des sanctions ou des ingérences par la morale).
Au Sahel, cette dynamique s’inscrit dans une tension paroxystique entre l’affirmation d’une souveraineté nationale retrouvée et les pressions exercées par l’Occident et certains relais régionaux.
L’AFFAIRE MOHAMED BAZOUM : UN CAS D’ÉCOLE DE LA DIPLOMATIE SÉLECTIVE
Le sort de l’ancien Président nigérien Mohamed Bazoum offre une illustration saisissante de cette mutation du droit en outil diplomatique. Depuis le changement de régime en juillet 2023, la mobilisation internationale pour exiger sa libération, au nom de «l’ordre constitutionnel» et des «droits de l’Homme», est sans précédent.
Si la protection des individus contre l’arbitraire est un principe cardinal, la perception locale est radicalement différente. Pour les nouvelles autorités de Niamey, cette sollicitude soudaine est perçue comme une ingérence normative visant à restaurer un ordre politique aligné sur les intérêts stratégiques extérieurs. Ce qui est présenté par les chancelleries occidentales comme une défense des principes démocratiques, est reçu par les populations sahéliennes comme une tentative de sauvegarde d’un système d'influence révolu.
LE «DEUX POIDS, DEUX MESURES» : LE POISON DE LA DÉCRÉDIBILISATION
La force des droits de l’Homme réside dans leur universalité. Or, cette universalité s'effondre devant la réalité des géométries variables. La comparaison entre le traitement des crises sahéliennes et d’autres contextes internationaux, comme celui du Venezuela ou de certaines monarchies pétrolières, nourrit un sentiment de profonde injustice.
Alors que les violations sont dénoncées avec véhémence au Sahel, d’autres théâtres de conflit ou d'autoritarisme ne suscitent qu'un silence gêné ou une «realpolitik» complaisante de la part des grandes puissances. Le cas de Nicolás Maduro est souvent cité à titre de comparaison : l'asymétrie entre les pressions exercées sur les États africains et la gestion diplomatique (parfois interventionniste, mais toujours calculée) des ressources énergétiques sud-américaines révèle une vérité crue. Les droits de l’Homme s'arrêtent là où commencent les intérêts vitaux des puissances dominantes. Cette asymétrie alimente l'idée que le droit est, au fond, un rapport de force travesti en morale.
MALI ET BURKINA FASO : LA FRACTURE DE CONFIANCE
Au Mali comme au Burkina Faso, le divorce entre les États et les organisations internationales de défense des droits de l’Homme (comme Amnesty International ou certains organismes onusiens) semble consommé.
Dans ces pays confrontés à une menace terroriste existentielle, les rapports de documentation sont souvent jugés partiaux. On accuse ces organisations de braquer leurs projecteurs sur les bavures des armées régulières tout en adoptant une approche quasi-comptable ou minimisée des atrocités commises par les groupes armés terroristes. En omettant la complexité du terrain et l'urgence vitale de la sécurité, ces acteurs internationaux sont perçus comme étant déconnectés, voire hostiles aux efforts de libération nationale. Cette perception crée une fracture durable qui pousse les États sahéliens à chercher de nouveaux partenaires, loin des injonctions morales perçues comme infantilisantes.
POUR UNE RÉHABILITATION DE L’UNIVERSEL
L’étude comparée du Niger, du Mali et du Burkina Faso démontre que les droits de l’Homme ont quitté le domaine du sacré juridique pour celui de la technologie de pouvoir. Le danger est immense : en devenant un instrument de coercition géopolitique, le concept même de «droits de l'Homme» subit une érosion de crédibilité irréversible auprès des populations du Sud global.
Il est urgent de rompre avec cette approche hégémonique pour réhabiliter un universalisme authentique : un droit qui s’applique à tous, par tous, et surtout, qui respecte la dignité des peuples à disposer d’eux-mêmes. Un droit qui souffre de hiérarchie ou de calcul stratégique n’est plus un droit, c’est une parodie de justice. Si nous voulons sauver l'idéal humaniste, il doit cesser d'être l'argument de vente d'une puissance pour redevenir le patrimoine commun d'une humanité respectueuse des souverainetés.
Dr Boubacar BOCOUM
Maître de conférences à l’Université Kurukan Fuga de Bamako
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