Zones rurales : Le calvaire des écoliers

Dans ces localités, les élèves se tapent souvent 3 à 4 kilomètres voire une dizaine pour rallier un établissement scolaire et apprendre. Ce parcours du combattant est souvent à l’origine des scolarisations tardives, des violences contre les filles et des accidents de la route

Publié mardi 02 juin 2026 à 09:19
Zones rurales : Le calvaire des écoliers

Marcher des kilomètres pour rallier l’école est une réalité que de nombreuses personnes ont vécue dans les coins de brousse. Certains de ces anciens élèves sont devenus aujourd’hui de grands cadres de l’administration publique et font la fierté du pays. Ils gardent encore à l’esprit ce parcours du combattant et estiment globalement que c’est aussi l’apprentissage de l’effort, de la discipline et de la responsabilité. Dans les zones rurales, certains élèves, y compris les tout petits, se tapent 3 à 4 km voire plus par jour se rendre dans un établissement scolaire et apprendre. Les spécialistes pensent que cette situation représente un réel casse-tête et se trouve souvent à l’origine des scolarisations tardives, des violences contre les filles, mais aussi des accidents de la voie publique. 



Ce 22 avril dernier, règne tout au long de la Route nationale 8 (RN8) une ambiance de marché. Dans les environs du village de Madina Kouroulamini, situé à une vingtaine de Km de la ville de Bougouni, des vendeuses proposent des mangues. Le marché qui paraissait timide devient soudain bruyant aux environs de 13 heures avec l’arrivée des bus de voyageurs. Sur ces entrefaites, Drissa Koné qui traine une jambe gauche bancale, pousse un vélo au pneu crevé. Il est accompagné de son frère cadet Youssouf. Ces deux élèves du fondamental, âgés respectivement de 15 à 14 ans, rentrent à Sadiè, leur village situé à environ 3 km de Madina Kouroulamini. Ils avalent tous les jours ouvrables de la semaine ces kilomètres  pour venir à apprendre.  Cette situation est symptomatique de la réalité que vivent de nombreux élèves dans les localités rurales.



Drissa Koné précise qu’il parcourt, avec son frère, ce trajet en une heure de temps pour arriver à la maison. Depuis que son vélo est tombé en panne, il utilise celui de sa mère. L’adolescent nourrit l’ambition de devenir médecin un jour pour sauver des vies. Rien ne semble entamé sa volonté, même pas les 4 redoublements qu’il a fait depuis son inscription à l’école. Il affiche une détermination à se relever de ces échecs et surtout devenir meilleur dans son parcours scolaire.



Youssouf Koné fait la 4è année où il a été 6è de sa classe. Il explique à qui veut l’entendre son ambition de porter l’uniforme militaire. Il fréquente l’école fondamentale de Madina Kouroulamini depuis la première année. Il y va à pied et semble s’être habitué à ce parcours du combattant. «On quitte la  maison vers 6 heures du matin (mes frères et moi) pour être à l’heure. Parfois, on fait le trajet au petit trot. Notre maman prépare le petit déjeuner la nuit et pour nous le réchauffer le matin», explique-t-il. L’adolescent témoigne que l’un de ses frères a été cogné cette année par un motocycliste. Il donc fallu attendre qu’il recouvre la santé pour reprendre le chemin de l’école.



Bintou Samaké réside également à Sadiè. Cette jeune fille de 17 ans fait la 9è année à Madina Kouroulamini. «On est matinal. On vient à vélo sauf s’il tombe en panne. On transporte les plus petits», raconte l’élève qui suivait des cours de mathématiques. Arrivés au village, pendant les périodes de composition, ses camarades prennent le déjeuner et se débarbouillent parfois dans une famille d’accueil à Madina. Quand elle traverse sa période de menstrues, confirme-t-elle, son hôte lui prête ses vêtements.



Pour sa part Rokia Bagayogo, élève en 6è année et native de Koka explique avoir passé les trois premières classes du fondamental I dans le Cercle de Bougouni. C’est après son passage en classe de 4è année que ses parents l’ont inscrite à l’école fondamentale de Faradielé, à près de 5 km. Depuis 6 heures, elle entame le trajet sur un vélo en mauvais état.



Quant à Adama Koné, il souligne avoir été victime aussi d’un accident en venant à l’école. Lassine Traoré, habitant de Faradielé est tout autant conscient des risques liés à cette situation. Il dit rencontrer très souvent des véhicules qui roulent à grande allure. «On est obligé de leur laisser la voie pour emprunter des pistes dans la forêt. Quelques fois des bons samaritains nous transportent quand nos vélos sont gâtés. Certains les amènent chez le réparateur», se réjouit-il.






PLAT AVARIÉ-Le village de N’Gonzana enregistre un grand nombre d’élèves inscrits à l’école de Faradielé. Situé à environ 20 km de la ville de Bougouni, ses habitations en banco sont plongées dans le calme ce jour d’avril 2026. Sous un arbre en face de la RN8, Minata Samaké, une habitante, accepte d’échanger avec votre serviteur. Celle qui a 49 ans ne cache pas sa préoccupation face à ce déplacement des enfants d’un village à l’autre même si c’est pour la bonne cause. Ce sentiment s’est accru depuis que des élèves de leur village ont été victimes d’un accident sur le chemin de l’école.



Une élève n’est toujours pas rétablie, signale la quadragénaire. Par ailleurs, elle se réjouit de la présence d’une cantine scolaire dans l’établissement qui accueille ses enfants. «Avant la mise en disposition de ce service d’alimentation, on préparait à manger pour les tout-petits afin qu’ils apportent le plat avec eux. Dans la plupart des cas, le repas devenait avarié avant midi», raconte la cultivatrice qui souhaite au moins l’ouverture des  classes de 1ère et 2è années dans son village.

 


Madane Samaké, cultivateur à N’Gonzana, est père de 6 enfants dont 4 filles qui étudient à Faradiélé. Il avoue que les deux autres qui ont atteint l’âge de la scolarisation n’ont pas été inscrits parce qu’ils ne peuvent pas marcher une longue distance et seront plus exposés aux dangers de la route. Le sexagénaire informe que son village envisage d’acheter une moto tricycle pour transporter les élèves vers leur établissement. En outre, il remercie l’État qui a offert des vélos à certains de leurs enfants. L’école fondamentale de Faradielé compte 274 élèves dont 120 venus des villages voisins. Raison pour laquelle, justifie le directeur, Cheick Oumar Donogo, le ministère de l’Éducation nationale a doté en 2025, l’établissement d’une cantine scolaire suite à leur demande. C’est la deuxième cantine dans la Commune de Faradiélé.



Le pédagogue loue les avantages de ce service. Depuis sa mise en place, explique-t-il, les élèves ne retournent plus dans leurs villages respectifs à midi pour prendre le déjeuner ou venir avec leurs plats. Il affirme que grâce à cette prise en charge alimentaire le taux de scolarisation est passé de 33 en 2025 à une cinquantaine d’élèves cette année. Le taux de réinsertion connait également une hausse.

Cependant, Cheick Oumar Danogo attire l’attention sur les conséquences du déplacement des enfants vers d’autres villages pour les études. Il cite la scolarisation tardive des élèves conduisant à une inscription à l’âge de 8 voire 9 ans. L’enseignant généraliste témoigne que certains élèves peuvent parcourir 12 km pour arriver à l’école. Cette épreuve n’est pas sans danger pour les filles. Beaucoup d’entre elles, préfèrent garder le silence pour les coups encaissés.



À l’école fondamentale de Madina, le directeur du fondamentale II, Adama Fodé Doumbia, se souvient d’un cas de violence subie par l’une de ses élèves. Elle venait d’un village situé à 3 km de l’école. Selon le maitre d’anglais, au cours du trajet, elle était régulièrement harcelée par les garçons. Son père ayant appris ce danger que sa fille encourait, a été contraint de l’amener dans une autre ville pour poursuivre ses études.



MAUVAISE PERFORMANCE- Souleymane Diawara est chargé des cours en 6è année à l’école fondamentale I de Madina Kouroulamini. Son établissement accueille 29 élèves issus des villages voisins. Il précise que ces élèves parcourent au moins 3 km par jour. Selon lui, la grande inquiétude se pose au niveau des tout-petits qui font les classes de 2è et 3è années. Le pédagogue argumente que ces élèves arrivent difficilement à poursuivre leurs études à cause de la distance et la mauvaise performance. Par ailleurs, le quadragénaire se souvient d’un moment qui l’a marqué. «J’ai fait un stage dans une école dans l’arrondissement de Tousseguéla en 2013. J’ai vu des enfants du fondamental II, ressortissants d’un autre village qui mâchaient des cure-dents à midi pour tromper la faim», rappelle-t-il. Ce marathon des enfants éveille en nos autorités des réactions concrètes. C’est l’avis du directeur national de l’enseignement fondamental (DNEF).



Issoufi Arbert Bédari Touré indique que notre gouvernement, en partenariat avec des ONG internationales, met en œuvre plusieurs actions pour soutenir ces élèves. Il cite les cantines scolaires endogènes qui privilégient l’approvisionnement local, luttant ainsi contre la faim et encourageant l’assiduité en limitant les retours au village pour manger. D’autres actions, poursuit-il, ont trait notamment à la distribution de kits scolaires, de vélos aux enfants des zones reculées et de bourses maman (ressources données aux mères vulnérables). En outre, le patron de la DNEF informe que des réalisations récentes ont été faites dans les zones rurales dont le lancement de la phase II du Programme pluriannuel de résilience du système éducatif en mai, la construction de salles de classes dans certaines écoles par le Projet Miqra et certains partenaires nationaux et internationaux et l’ouverture de centres de scolarisation accélérée (SSAP).



La directrice du Centre national des cantines scolaires, Mme Diop Sika Traoré, précise que notre pays compte 2.320 cantines scolaires pour 687.247 bénéficiaires. Dans la Région de Bougouni, en 2026, selon les données de ce Centre, 36.081 élèves dont 16.694 filles bénéficient de l’alimentation des cantines scolaires. L’année dernière, ils étaient estimés à 31.054. La première responsable de cette structure indique que les cantines ont permis l’augmentation du taux de scolarisation des enfants, le maintien des élèves à l’école et la réduction des dangers auxquels sont confrontés les enfants. En plus des actions déployées par l’Etat, les communautés doivent mettre en place des initiatives pour faciliter l’accès des écoles aux enfants afin de leur éviter l’épreuve des longs trajets.


Mohamed DIAWARA

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