Dr Aly Tounkara
À la
veille de la célébration de la fête nationale, les questions de défense, de
souveraineté retrouvée et de refondation nationale sont au cœur des attentions.
Pour offrir à nos lecteurs une grille de lecture approfondie des avancées et
des défis du Mali Kura, Dr Aly Tounkara, expert sur les questions de défense et
de sécurité au Centre des études sécuritaires et stratégiques au Sahel (CE3S),
et Dr Fodié Tandjigora, maître de conférences à l’Université des lettres et des
sciences humaines de Bamako (ULSHB), livrent leurs analyses croisées. Entre
l’impératif militaire de la lutte contre le terrorisme inscrit sur la durée et
la résilience inédite d’un peuple uni derrière l’idéal de souveraineté, la
dynamique en cours façonne les contours d’un nouveau contrat social ancré dans
l’intérêt supérieur de la Nation.
À quelques
semaines de notre fête nationale, la situation sur les différents théâtres
d’opérations demeure marquée par la persistance de la menace, dans un contexte
caractérisé par des offensives soutenues des Forces armées maliennes (FAMa) et
par une accentuation de la pression exercée sur les groupes armés terroristes.
Pour Dr Aly Tounkara, cette dynamique se traduit notamment par le
maintien et le renforcement de la présence des FAMa sur l’ensemble du
territoire national. Selon lui, elle témoigne des efforts engagés en faveur
d’un maillage sécuritaire plus dense et d’une consolidation progressive de la
présence de l’État dans les zones affectées par l’insécurité. Toutefois,
l’expert sur les questions de défense et de sécurité prévient que la lutte contre
le terrorisme s’inscrit nécessairement sur la durée. D’après lui, au-delà de la
réponse strictement militaire, son efficacité repose également sur l’adhésion
et la contribution des populations à travers la transmission de renseignements
utiles.
Pour Dr Tounkara,
l’une des principales caractéristiques de la menace réside précisément dans la
capacité d’adaptation rapide des groupes terroristes aux stratégies déployées
par les Forces de défense et de sécurité. Il ajoute que, cette évolution
permanente des modes opératoires adverses impose aux FAMa une adaptation
continue de leurs postures et de leurs méthodes opérationnelles. « Dans cette
perspective, les établissements de formation militaire accordent une attention
croissante à la compréhension du caractère hybride des acteurs de la violence,
de leurs réseaux de soutien et des complicités facilitant leur implantation »,
souligne le chercheur, avant de faire remarquer que cela permet d’appréhender
la menace au-delà de sa seule dimension militaire, en intégrant ses composantes
sociales, économiques, informationnelles et territoriales.
APPROCHE
GLOBALE- Parallèlement à l’action sécuritaire, le spécialiste des questions de
défense signale que des initiatives sont conduites en faveur de la cohésion
sociale, de la réconciliation et du vivre-ensemble, notamment sous l’impulsion
du ministère en charge de la Réconciliation nationale. Il pense que ces actions
visent à réduire l’emprise des groupes terroristes sur les populations,
particulièrement dans les zones vulnérables confrontées aux exactions, aux
intimidations et aux prélèvements forcés, à l’instar de la « zakat ». Il note
en tant qu’expert que cette mutation tactique s’inscrit dans un environnement
géopolitique régional marqué par une polarisation croissante des positions et
une recomposition progressive des alliances, tandis qu’une redéfinition de
l’offre et de la demande de sécurité est à l’œuvre au Sahel. Il rappelle que
cette nouvelle configuration se manifeste par la création de l’Alliance des
États du Sahel (AES), l’élargissement des partenariats stratégiques au-delà des
partenaires traditionnels et par une volonté accrue de mutualiser les capacités
dans la lutte contre les menaces transnationales.
Pour Dr
Aly Tounkara, ces évolutions traduisent une recherche d’autonomie stratégique
plus affirmée et l’émergence de nouveaux mécanismes de coopération sécuritaire
régionale. « Elles impliquent toutefois de veiller à la complémentarité entre
les réponses militaires, diplomatiques, économiques et institutionnelles, la
sécurité du Sahel demeurant étroitement liée aux dynamiques politiques et
socio-économiques de l’ensemble de la sous-région », soutient-il. Selon
l’expert, pour relever l’ensemble de ces défis, la consolidation durable du
Mali Kura pourrait s’appuyer davantage sur une approche globale associant
sécurité, réconciliation nationale, justice, diplomatie et amélioration des
conditions socio-économiques. Dans cette perspective, il souligne qu’une
attention particulière mérite d’être accordée à la mise en œuvre effective de
la Charte nationale pour la paix et la réconciliation, ainsi qu’à
l’approfondissement du Dialogue inter et intracommunautaire. Sur le plan
régional, Dr Aly Tounkara estime que la poursuite de la pacification passe par
une diplomatie pragmatique, inspirée par les impératifs de la realpolitik et
par la défense des intérêts stratégiques du Mali. Enfin, il prévient que la
stabilisation ne saurait être durable sans un renforcement de la justice
sociale et de l’équité, ce qui suppose une administration plus accessible et
une intensification des efforts destinés à préserver le pouvoir d’achat des
populations.
Dr Fodé Tandjigora
DÉTACHER
DE TOUTE FORME D’ALLÉGÉANCE- Sur le plan sociopolitique et de l’adhésion
populaire, les réactions du Dr Fodié Tandjigora apportent un éclairage
complémentaire sur l’état d’esprit de la Nation. Pour lui, c’est la première
fois, en tout cas, que le peuple malien s’est montré résolu derrière les
pouvoirs publics, parce que par le passé, la moindre difficulté était synonyme
de soulèvement ou de contestation populaire. « Mais si les Maliens se sont
accrochés à la marche ou disons, à la ligne politique, c’est parce qu’ils sont
conscients des enjeux actuels : des enjeux économiques, sécuritaires et
géopolitiques », soutient le sociologue. Heureusement, le maître de conférences
affirme que le peuple malien a pris conscience de l’hostilité qui est dirigée
vers notre pays et du mauvais voisinage dont nous avons hérité à travers la
colonisation. Il ajoute que l’ensemble de ces enjeux géopolitiques et géostratégiques
a pu forger une mentalité réellement progressiste et une mentalité de
solidarité du peuple envers le pouvoir central. Pour Dr Tandjigora, c’est une
première qu’il faut saluer. « Ce n’est pas nouveau, mais ce qui peut être
nouveau dans la reconquête de la souveraineté, c’est que les autorités de la
Transition ont insufflé une nouvelle dynamique, une nouvelle façon de faire,
une nouvelle marche à suivre qui soit détachée de toute forme d’allégeance
politique, économique… », confirme le spécialiste. Aujourd’hui, d’après lui, la
souveraineté qui est mise en avant est une souveraineté totale, c’est-à-dire
détachée des anciennes soumissions coloniales, détachée des anciennes
solidarités ou du mépris du peuple lui-même. Il explique que ce qui est montré
ici à travers la souveraineté, c’est qu’elle est ancrée dans l’intérêt public
du peuple malien. C’est pourquoi, dit-il, il y a les déterminants de cette
souveraineté dans nos relations diplomatiques, dans l’intérêt du peuple malien,
ainsi que dans le développement.
ACTEUR
CENTRAL DE LA SÉCURITÉ- L’universitaire fait comprendre également que le
nouveau contrat social qui est proposé par les autorités est un contrat qui
s’enracine profondément dans l’intérêt supérieur du peuple malien, d’où la
marche que le peuple a suivie avec le pouvoir public. Pour le maître de
conférences, s’il n’y avait pas eu cet accueil unanime de cette démarche, on se
serait trouvé dans une situation d’opposition, dans une situation
d’incompatibilité. « Mais le peuple aussi bien que le pouvoir public ont le
même langage, parce que la souveraineté est comprise dans le même sens que le
pouvoir public », fait-il remarquer. Pour le Dr Tandjigora, il faut comprendre
que si les populations ont pu endurer les crises énergétiques et la crise
économique tout simplement, c’est parce que le peuple est conscient des enjeux
de transformation proposés par les pouvoirs publics. Autrement dit,
poursuit-il, le combat pour la souveraineté économique et le combat pour la
souveraineté politique ont été compris par le peuple, c’est pourquoi il a
accepté le sacrifice nécessaire à cet effet. Le sociologue analyse que c’est
grâce à l’adhésion du peuple, ayant compris le projet de transformation proposé
par les autorités de la Transition, qu’on assiste aujourd’hui à cette cohésion,
à cette façon de traiter les affaires publiques, et à cette mentalité que le
peuple malien a épousée jusque-là.
L’analyse croisée des Dr Aly Tounkara et Fodié Tandjigora démontre que la réussite de la lutte contre le terrorisme ne se mesure pas uniquement à l’aune des succès tactiques sur le front militaire. Elle repose sur une équation à deux variables indissociables : la capacité de l’appareil de défense à maintenir une pression constante dans la durée, et la résistance du socle social. En acceptant les sacrifices nécessaires au nom d’une souveraineté retrouvée, le peuple malien ne fait pas que subir les épreuves, il devient un acteur central de la sécurité nationale et de la refondation du Mali Kura.
Souleymane SIDIBE
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