Entre deux stands, on discute code, applications, projets. L'ambiance a des allures de kermesse technologique, mais derrière les sourires et les selfies, des entrepreneurs maliens présentent des solutions bien concrètes aux défis du pays.
Au milieu du brouhaha, Amadou Cissé accueille les visiteurs avec la sobriété d'un homme habitué à corriger une confusion récurrente. « Ce n'est pas une start-up, c'est une entreprise », précise d'emblée le Directeur Général d'Edu Mali, avant de rappeler la nuance : une start-up cherche encore sa maturité, une entreprise propose déjà un produit abouti. Le sien s'appelle Edu Mali, plateforme de soutien scolaire pour les élèves du fondamental et du lycée, dont les contenus sont alignés sur les programmes officiels de l'Éducation nationale et certifiés par l'inspection compétente.
Mais la promesse dépasse le simple accès aux cours. Grâce à un compte parental, les familles peuvent suivre en temps réel les résultats et les difficultés de leur enfant, dans un accompagnement qui court jusqu'à la fin de l'année scolaire. « L'élève n'est pas seul face à son écran », insiste Amadou Cissé.
Le constat qui a motivé le projet est sans détour : accessibilité et qualité de l'enseignement restent, au Mali, des défis énormes, que la crise du Covid a cruellement mis en lumière. Avec Edu Mali, l'ambition est de gommer la distance : où que se trouve l'élève, à Bamako ou dans une zone rurale coupée de l'école par le manque d'enseignants ou par le conflit, il retrouve les mêmes cours, les mêmes évaluations, la même exigence.
Le Directeur Général salue par ailleurs les initiatives publiques, à l'image du projet PRODOG destiné à améliorer la qualité de l'enseignement, tout en pointant les obstacles persistants : l'accès à internet, d'abord, contre lequel la plateforme optimise sa consommation de données ; l'acculturation numérique des parents et des élèves, ensuite, qui suppose un travail de sensibilisation constant.
Sur le plan humain, Edu Mali affiche sa solidité grâce à un département pédagogique complet composé d’enseignants, de responsables pédagogiques, d’ingénieurs en pédagogie numérique et de mentors, épaulé par une équipe technique qui a développé la plateforme entièrement au Mali. Pour tenir face à un réseau électrique jugé trop instable, l'entreprise carbure au solaire à 100 %. Reste la question fiscale, qui pèse directement sur le prix payé par les familles : Amadou Cissé plaide pour une exonération de la TVA et des autres taxes sur les contenus éducatifs numériques, au même titre que les écoles physiques. « Nous sommes une école, simplement sans murs. »
Quelques mètres plus loin, c'est une autre effervescence qui attire l'œil : des jeunes casqués, absorbés, qui semblent marcher dans le vide tout en manipulant des objets invisibles. Ousmane K. Diabaté, Community Curator de Kabako Academies, sourit en observant la scène. Ce sont des expériences de réalité virtuelle qui transportent les visiteurs jusqu'au pays Dogon, dans un environnement reconstitué avec un souci du détail troublant: relief, sol, greniers traditionnels. À la manette, chacun peut saisir des objets, les déplacer, reconstruire un grenier en terre et en paille. Pendant la Semaine du Numérique, des expériences de réalité augmentée accessibles par smartphone permettent aussi de scanner une affiche pour découvrir, en surimpression, le Takoua de Lomé ou la mosquée de Djenné.
Mais la réalité virtuelle n'est qu'une vitrine. Kabako Academies, structure panafricaine née à Bamako et aujourd'hui également implantée à Lomé et à Ségou, avec une équipe internationale, fonctionne comme un réseau de clubs ou « Grin » où apprenants et facilitateurs échangent leurs savoirs. On y trouve un laboratoire dédié aux produits du terroir et à leur transformation, un laboratoire du textile qui documente le fil, la teinture aux plantes ou la couture des pagnes pour que ce savoir-faire ne se perde pas, ainsi que des clubs No-Code, automatisation, micro-électronique. Ousmane K. Diabaté cite l'exemple d'un système d'arrosage de jardin piloté à distance depuis un smartphone —, design, ou encore langues.
Le vrai défi, selon lui, n'est pas technique mais mental. « Ce n'est pas forcément une réticence, mais plutôt l'approche », explique-t-il. À Kabako, chaque apprenant part de l'observation de son environnement immédiat, identifie un problème concret vécu par sa communauté, puis construit son projet autour d'une solution réelle comme cet objet conçu avec des artisans forgerons et menuisiers, qui a depuis multiplié les commandes reçues par l'artisan concerné.
Derrière cette pédagogie, un objectif assumé : « décoloniser les mentalités » pour que les jeunes comprennent qu'ils portent en eux les ressources nécessaires pour créer et proposer des solutions. L'enjeu est aussi économique : moins de 5 % des jeunes maliens accèdent à un emploi formel, les 95 % restants évoluant dans l'informel. Kabako veut leur donner les compétences pour créer de la valeur et gagner en mobilité économique. Pour accélérer la transformation numérique du pays, Ousmane K. Diabaté mise sur trois leviers : une implication accrue de de l'État, un changement profond des mentalités, et la multiplication d'initiatives de ce type.
Entre les stands d'Edu Mali et de Kabako Academies, deux Mali numériques se répondent : l'un mise sur la continuité pédagogique et l'accès équitable au savoir scolaire, l'autre sur l'appropriation créative et la valorisation du patrimoine local. Deux approches, un même constat : au CICB, cette 4e édition de la Semaine du Numérique aura surtout été celle d'une jeunesse qui ne se contente plus de consommer la technologie elle veut la fabriquer, la comprendre, et s'en servir pour résoudre ses propres problèmes.
Oumar SANKARE
Au lendemain du lancement officiel de la 4ᵉ édition de la Semaine du Numérique, les travaux techniques se poursuivent au Centre international de conférences de Bamako (CICB)..
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