Une artisane décore une calebasse avec un couteau chauffé au feu
En Afrique subsaharienne, la calebasse demeure un objet traditionnel incontournable de la vie quotidienne et spirituelle. Elle symbolise la fécondité, l’union et la féminité. Utilisée comme ustensile de cuisine (bol, louche ou gourde), récipient pour les libations, instrument de musique (kora ou balafon) ou encore objet décoratif, elle occupe une place centrale dans les sociétés. À la fois ustensile et instrument, la calebasse joue un rôle essentiel dans la tradition comme dans la modernité malienne. Très présente dans les cuisines, elle est aussi appréciée pour ses qualités sonores, accompagnant les chants et musiques traditionnelles. On distingue plusieurs types de calebasses : simples, décorées ou ornées de cauris. Elles se déclinent également en différentes qualités, notamment les calebasses dites «douces» à corps lisse et celles à «boutons».
Pour mieux comprendre l'univers de la calebasse, notre équipe s’est rendue, mardi dernier à Bozola à la "Maison des artisans". Une boutique animée par un va-et-vient incessant de la clientèle entre bijoux traditionnels et accessoires exposés, Madi Dramé reste debout dans son espace de vente. Le regard attentif, il propose diverses calebasses accrochées aux murs. Les couleurs y sont éclatantes, tandis que des pièces non encore travaillées reposent au sol. Artisan et commerçant, il fabrique et vend des calebasses décorées. Selon lui, cet objet possède de multiples usages, témoignant de son importance dans la société. «Autrefois, lors des mariages, les jeunes filles utilisaient les calebasses décorées de cauris pour annoncer l’événement au voisinage », explique-t-il. Il ajoute que lors des festivités, les amies de la mariée les tendaient aux invités afin de recueillir des contributions financières.
Dans la sphère domestique, la calebasse reste incontournable. «Aucune femme ne se marie sans calebasse dans ses ustensiles de cuisine. Si elle n’en a pas, c’est que quelque chose manque», affirme-t-il. Aujourd’hui, son usage évolue. Elle est également utilisée comme objet de décoration, transformée en boîtes acoustiques ou en supports pour compositions florales. Chaque motif gravé sur une calebasse possède une signification particulière. Les dessins floraux symbolisent la joie et le bonheur, tandis que les cœurs représentent l’amour. Les décorations sont réalisées soit à la peinture, soit par pyrogravure. «On dessine à la peinture comme pour les tatouages, ou bien avec un couteau chauffé au feu», précise l’artisan.
Ses prix varient entre 2000 et 10.000 Fcfa pour les calebasses décorées, selon leur taille et leur qualité. Les modèles simples sont vendus entre 1250 et 3000 Fcfa. Madi Dramé affirme avoir tiré de nombreux bénéfices de cette activité. Héritée de son père, elle lui a permis de financer son mariage, subvenir aux besoins de sa famille et construire sa maison. Il s’approvisionne principalement à Ségou et à Kita. Cependant, il souligne une baisse d’activité ces dernières années. « Depuis environ cinq ans, le marché est difficile. On se débrouille comme on peut », confie-t-il. Sa clientèle est majoritairement féminine. « Elles utilisent les calebasses décorées pour des photos lors des mariages et des événements traditionnels », conclut-il.
RÉCIPIENT INCONTOURNABLE- À quelques pas de sa boutique, Drissa Doumbia est assis à l’intérieur de son espace de travail, dont le sol est entièrement recouvert de nattes. Les calebasses non décorées sont posées à même le sol, tandis que celles prêtes à la vente sont soigneusement disposées sur une table placée à l’entrée, afin d’attirer l’attention des clientes. Dessinées, peintes et brillantes, elles sont retournées pour mieux exposer leurs motifs. Coiffé d’un képi et portant un sac culturel au bras, son grand frère est assis à ses côtés, pendant qu’un collègue s’active à la fabrication sur une autre table. Depuis 2011, Drissa exerce ce métier qu’il a appris auprès de son grand frère, initialement dans le but de l’assister. Contrairement à d’autres artisans, il enregistre une forte demande de la part des futures mariées.
Dans son atelier, il distingue deux types de calebasses: celles destinées à la décoration des maisons et celles réservées aux cérémonies de mariage. Les prix varient entre 6.000 et 20.000 Fcfa pour les modèles décoratifs, et entre 7.700 et 30.000 Fcfa pour celles utilisées lors des mariages. «Cette activité est très lucrative. Grâce à ce métier que j’ai pu financer mon mariage et subvenir aux besoins de ma famille», confie-t-il, visiblement satisfait. Cependant, il souligne que la qualité des calebasses constitue un défi majeur. L’approvisionnement devient parfois difficile, notamment en raison de la hausse des prix. Il se fournit principalement à Quizambougou, au marché de Médina Coura, ainsi qu’auprès de partenaires.
Pour obtenir un bon rendu, Drissa privilégie des calebasses bien rondes, qu’il achète entre 3.000 et 5.000 Fcfa au marché de Médina Coura. Chaque motif réalisé possède une signification particulière. «Pour la décoration des maisons, le dessin “Ciwara” symbolise la récompense des grands cultivateurs ou travailleurs. On peut aussi représenter la carte du Mali, celle de l’Afrique ou même un logo personnalisé», précise-t-il. Concernant les calebasses ornées de cauris, appelées «yitafilen» en bambara, le procédé est différent : les motifs sont gravés à l’aide d’un couteau chauffé au feu, avant d’y fixer les cauris décoratifs. Ces modèles sont vendus entre 12.500 et 30.000 FCFA.
Mariée depuis deux mois, Mme Thiéro Marietou Koité témoigne de l’importance de la calebasse dans la vie quotidienne. Selon elle, il s’agit d’un récipient incontournable dans la cuisine. «Que l’on le veuille ou non, on l’utilise», affirme-t-elle. Elle explique que la calebasse sert notamment à laver le riz, préparer les granulés de mil ou encore conserver les aliments. Elle utilise des calebasses simples. Pour cette nouvelle mariée, cet objet, hérité des ancêtres, demeure un élément de grande valeur qu’il convient de préserver.
LES USAGES SELON LES ETHNIES- La calebasse est le fruit séché du Lagenaria siceraria, une plante grimpante. Transformée par les artisans, elle est vidée, séchée puis parfois décorée de motifs symboliques, ce qui la rend à la fois durable et résistante. Robuste et imperméable, elle est traditionnellement utilisée en Afrique et en Amérique du Sud comme récipient (bol, gourde, louche), objet décoratif ou encore instrument de musique, notamment dans la fabrication de la kora, du balafon ou des Sarakolés. Écologique, la calebasse demeure un ustensile polyvalent et fortement ancré dans les pratiques culturelles. Au Mali, elle occupe une place essentielle dans la vie quotidienne et sociale de nombreuses ethnies, en raison de ses multiples usages.
À Nafadji, Alou Traoré est assis sur une chaise traditionnelle, grignotant des noix de cola, tandis que sa radio déverse des décibels puissants pour attirer l'attention des clients sur le lieu. Vêtu d’une chemise blanche et d’un pantalon noir, il reçoit deux jeunes venus lui vendre des médicaments traditionnels. À ses côtés, son petit-fils joue, apportant une touche de vie à la scène. Selon lui, chez les Bambaras, la calebasse fait partie intégrante de l’héritage ancestral. «On mangeait dans les calebasses et on y mettait des médicaments traditionnels pour se laver», explique-t-il. Il rappelle également qu’autrefois, lors des mariages, les familles offraient aux nouvelles mariées des calebasses remplies de céréales, destinées à être remises à leurs beaux-parents en signe de respect et d’honneur.
Dans la tradition bambara, ces pratiques s’inscrivaient dans les cérémonies de mariage, appelées « fourasi en bambara », où les calebasses remplies de céréales et d’huile occupaient une place importante. Par ailleurs, la calebasse intervenait dans certains rites. « On utilise l’eau contenue dans la calebasse pour laver les pieds des nouvelles mariées, et cette tradition se perpétue encore aujourd’hui », précise-t-il. Enfin, il évoque également ses vertus thérapeutiques. « Les feuilles du Lagenaria siceraria (plante de la calebasse) soignent certaines maladies comme la fièvre. On peut boire ou se laver avec l’eau préparée à base de ces feuilles », affirme le vieil homme.
À Fombabougou, Basinyan Kamaté, un vieil homme bwa, est assis devant sa maison, écoutant de la musique à la radio. Une pincée de tabac à la bouche, vêtu d’un ensemble aux couleurs bleu et marron, képi vissé sur la tête, il tient à ses côtés son bâton de marche et son récipient d’eau. Dans ses souvenirs, la calebasse occupait une place centrale dans le quotidien des Bwas. « On puisait l’eau avec de petites calebasses et on la conservait dans de plus grandes calebasses. Les plus volumineuses servaient à la lessive », raconte-t-il. Selon lui, cet objet était également utilisé pour servir les repas liquides.
SAVOIRS ÉSOTÉRIQUES- «La calebasse est un objet essentiel chez les Bwas. C’était le principal ustensile », insiste-t-il. Il explique qu’autrefois, il était inconcevable pour un ancien de déguster le tô dans un récipient moderne. « Si le tô était servi dans une tasse ou un récipient en inox, un vieux Bwa refusait de le manger », affirme-t-il, tout en regrettant les effets de la modernisation. Pour Basinyan Kamaté, la calebasse ne présente aucun inconvénient, si ce n’est sa fragilité. Il rappelle qu’à l’époque, les jeunes mariées en possédaient en grande quantité, de différentes tailles, tant cet objet était indispensable dans la société bwa.
Dans le même ordre d’idées, Nanourgo Koné, secrétaire général du lycée Fily Dabo Sissoko, évoque les usages traditionnels de la calebasse chez les Sénoufos. «Lors des rituels, on utilise des calebasses neuves dans lesquelles on met de l’eau et des noix de cola pour les cérémonies traditionnelles», explique-t-il. Il souligne également leur importance dans la vie conjugale, notamment parmi les ustensiles des femmes mariées. Sur le plan musical, la calebasse joue aussi un rôle majeur. «On utilise des calebasses ornées de cauris pour accompagner les danses, et elles entrent également dans la fabrication du balafon», précise-t-il. Enfin, selon lui, la calebasse servait à la fois à se laver et à manger. À l’exception du pot de terre utilisé pour la cuisson sur le feu, elle remplaçait la majorité des autres ustensiles dans la vie quotidienne des Sénoufos.
À quelques pas de son bureau, Adioura Saye, proviseur du lycée Fily Dabo Sissoko, nous reçoit dans son espace de travail, où il échange avec ses collègues. Il nous plonge dans les réalités du pays dogon. Selon lui, dans la culture dogon, la calebasse est privilégiée pour la consommation des aliments. «On met la nourriture dans les calebasses, car les tasses et les plastiques peuvent altérer la qualité des repas. La calebasse est réputée être une thermorégulatrice naturelle à l'opposé des tasses ou plastiques qui conservent la chaleur des repas chauds sortis directement des marmites», explique-t-il. Il avance que ces matériaux modernes favoriseraient la contamination et la dégradation des aliments.
À l’inverse, la calebasse serait plus saine et mieux adaptée à la conservation des repas. C’est pourquoi, selon lui, les anciens Dogons ont toujours privilégié son utilisation. Au-delà du mariage, la calebasse intervient dans plusieurs rites traditionnels. Elle est notamment utilisée lors des sacrifices et des offrandes destinées aux divinités ou aux ancêtres. « Ces sacrifices sont placés dans des calebasses neuves », souligne-t-il. Dans certaines croyances, la calebasse joue aussi un rôle dans la protection spirituelle. Elle peut être utilisée lors de rituels visant à contrer des pratiques malveillantes ou à se protéger contre des ennemis chez les dogons.
Par ailleurs, Adioura Saye évoque ses usages thérapeutiques dans les traditions locales. «La calebasse peut être considérée comme un médicament. Certaines préparations à base de feuilles sont utilisées pour traiter des affections», indique-t-il. Il mentionne également que certaines préparations issues de la calebasse sont utilisées dans la médecine traditionnelle pour lutter contre des infections, et ces pratiques reposent sur des savoirs ésotériques et ancestraux.
Jecolia DAKOUO
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