A Bamako, des concessions sont régulièrement inondées lors des fortes pluies
Derrière ces drames à répétition se cache une réalité complexe : urbanisation anarchique, occupation des emprises des cours d'eau, insuffisance ou sous-dimensionnement des ouvrages de drainage…
La pluie n’est pas toujours vu d'un bon œil par tous les habitants de la capitale. Pour certains, elle devient une source d’angoisse. À peine les premiers nuages apparaissent dans le ciel que les souvenirs douloureux remontent à la surface. Les regards se tournent vers les caniveaux, les collecteurs et les zones basses où l’eau, année après année, impose sa loi.
Jeudi 2 juillet 2026. à Missabougou-Koda, un quartier coincé entre les voies naturelles d’écoulement des eaux et des habitations de plus en plus nombreuses, les habitants connaissent par cœur le scénario qui se joue à chaque saison des pluies : l’attente, la peur, puis parfois le déguerpissement forcé.
Chez Batoma Coulibaly, mère de famille, chaque averse réveille une vieille blessure. Depuis plus de dix ans, son foyer est régulièrement envahi par les eaux de ruissellement. Une situation devenue presque une fatalité, mais qu’elle continue de subir avec la même douleur. «Nous connaissons cette situation chaque année. Je pense que cela est dû au fait que nous habitons aux abords d’un canal de ruissellement. Avant, lorsque l’eau entrait dans notre maison, nous allions nous réfugier chez un voisin. Aujourd’hui cette maison est occupée. Lorsque les pluies arrivent, nous n’avons plus nulle part où aller », raconte-t-elle, la voix chargée d’émotion.
Dans cette maison où elle habite depuis près de vingt ans, Batoma vit avec ses enfants dans la crainte permanente d’une nouvelle montée des eaux. Elle a déjà pris ses précautions : une partie de ses biens est désormais stockée chez son frère, situé non loin de là. Mais quitter les lieux reste un rêve difficile à réaliser. « Si nous trouvons un autre endroit, nous partirons avec plaisir. Mais mon mari n’a pas les moyens d’acheter une parcelle ailleurs», confie-t-elle.
À Missabougou-Koda, son histoire n’est pas un cas isolé. Oumar Touré, installé dans le quartier depuis 2003, connaît lui aussi ces nuits d’inquiétude où les habitants surveillent la montée des eaux. Pour lui, une partie du problème vient des déchets qui obstruent les voies naturelles d’écoulement. «Ce sont les ordures qui détournent les eaux de leur trajectoire et les ramènent vers nos maisons », accuse-t-il.
Sa concession, située près d’un exutoire de ruissellement, est régulièrement touchée lors des fortes pluies. Selon lui, les premières victimes sont toujours les familles installées dans les zones les plus exposées. « Quand les eaux montent, ceux qui habitent dans des maisons en dur montent parfois sur les toits pour se sauver. Ceux qui vivent dans des habitations plus précaires se réfugient sur des tables ou chez des voisins. Beaucoup ont fini par abandonner leurs maisons», témoigne-t-il.
Pour cet habitant, les interventions d’urgence et les aides apportées après les catastrophes sont importantes, mais elles ne peuvent constituer une solution durable. La priorité, dit-il, est d’agir sur les causes. «Il faut élargir les collecteurs pour permettre une meilleure évacuation des eaux », plaide-t-il.
Taliko, la mémoire des victimes de 2013-À quelques kilomètres de là, à Taliko, la pluie porte encore le souvenir d’un drame qui a marqué toute une communauté. Installé dans ce quartier depuis 1993, Chaka Tangara vit chaque hivernage avec une inquiétude permanente. La menace vient du collecteur Woyowayanko, l’un des principaux ouvrages d’évacuation des eaux de Bamako, mais qui peine aujourd’hui à contenir le volume des ruissellements. «À chaque forte pluie, nous cherchons d’abord à sauver nos enfants et nos biens. Mais parfois, la violence des eaux dépasse tout», raconte-t-il.
L’année 2013 reste gravée comme une cicatrice dans sa mémoire. «Cette année-là, nous avons perdu plusieurs personnes, dont mon premier enfant, la fille d’un voisin ainsi que le chef d’une famille voisine. Ce fut une véritable catastrophe», se souvient-il avec douleur.
Depuis, les habitants observent avec inquiétude l’évolution du phénomène. Selon Chaka Tangara, le collecteur Woyowayanko ne répond plus aux besoins actuels d’une ville qui grandit rapidement. «Aujourd’hui, les débordements touchent Taliko jusqu’à Djicoroni avant de rejoindre le fleuve Niger. Il faut élargir et rehausser cet ouvrage pour éviter d’autres drames », insiste-t-il.
Même constat chez Djibi Sissoko, riverain du même collecteur depuis 1997. Pour lui, la catastrophe de 2013 a marqué un tournant dans sa vie. «J’ai tout perdu. Mon père est décédé, mes pigeons de valeur et plusieurs autres animaux ont été emportés par les eaux », raconte-t-il.
Après cette catastrophe, les autorités avaient apporté des aides alimentaires, des vêtements et des médicaments avant d’engager des opérations de démolition des constructions installées dans le lit du collecteur. Mais cette opération a également bouleversé sa vie.« J’ai perdu ma maison lors de ces démolitions. Aujourd’hui, je vis chez des voisins», explique-t-il.
S’il reconnaît la nécessité de protéger les populations contre les risques, il estime que les réponses doivent aller plus loin. «Les dons ne suffisent pas. Il faut reconstruire correctement le lit du collecteur pour éviter les débordements. Les personnes dont les maisons ont été démolies doivent aussi être recasées», suggère-t-il.
L’urbanisation pointée du doigt-Pour les spécialistes, les inondations à Bamako ne sont plus seulement liées à la quantité de pluie reçue. Elles sont aussi le résultat d’une occupation progressive des espaces naturels de circulation des eaux.
Selon Moussa Camara, directeur adjoint de l’Urbanisme, les zones basses, les bas-fonds, les marécages, les collines et les servitudes des collecteurs sont des espaces impropres à l’habitation. «L’urbaniste élabore le plan topographique de la ville, identifie les réseaux hydrographiques, les bas-fonds et contrôle l’occupation des espaces urbains », explique-t-il.
Le responsable de l’Urbanisme rappelle que les importantes inondations enregistrées en 2024, qui avaient conduit les autorités à déclarer l’état de catastrophe nationale à Bamako, ont montré les conséquences des installations anarchiques. Selon lui, certaines parcelles ont été attribuées en violation des règles, malgré les avertissements des services techniques. «Lorsque l’inondation survient, elle ne fait aucune distinction. Toute personne installée dans un bas-fond sera touchée», avertit-il.
Pour réduire les risques, il appelle au respect strict des règles d’urbanisme, à la libération des voies naturelles d’écoulement et à une meilleure coordination entre les communes, les services de l’urbanisme et ceux des domaines.
Le changement climatique, un facteur aggravant-Pour Niaréka Dembélé, directeur national de l’Assainissement et du Contrôle des pollutions et des nuisances (DNACPN), la situation est également aggravée par les effets du changement climatique. «Le changement climatique rend les pluies plus intenses au Sahel. Les sols, devenus imperméables sous l’effet de l’urbanisation, absorbent moins d’eau. Cela augmente le ruissellement et provoque le débordement des collecteurs et du fleuve Niger», analyse-t-il.
Selon lui, les infrastructures existantes, autrefois adaptées, sont aujourd’hui dépassées par l’expansion rapide de la capitale.
Niaréka Dembélé préconise plusieurs actions : le respect du Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme (SDAU), la libération des lits d’eau, une meilleure gestion des déchets, la construction de bassins de rétention, de digues et de collecteurs adaptés, ainsi que le renforcement des systèmes d’alerte précoce. Dans l’immédiat, il invite les populations à curer régulièrement les caniveaux, éviter d’y jeter les déchets, sécuriser les installations électriques lors des inondations et ne regagner les habitations qu’après vérification de leur stabilité.
Des ruelles de Missabougou aux berges du Woyowayanko à Taliko, le constat est le même : à Bamako, les inondations ne sont plus seulement une affaire de pluies abondantes. Elles sont devenues le résultat d’un déséquilibre entre une ville qui grandit vite et des infrastructures qui peinent à suivre. À chaque hivernage, ce sont des familles qui s'angoissent, des souvenirs qui remontent à la surface et des vies qui basculent. La véritable urgence n’est donc plus seulement de secourir après le drame, mais d’empêcher que la pluie continue d’être synonyme de catastrophe.
Fatoumata KAMISSOKO
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