À cette pollution, s’ajoutent les comportements malveillants de certains habitants qui utilisent également le fleuve comme dépotoir
À toute heure du jour et de la nuit, la Zone industrielle de la Commune II de Bamako grouille d’activités. Camions, usines, ateliers et commerces s’y succèdent dans une agitation incessante. Mais derrière cette vitalité économique, se cache une réalité bien plus sombre : celle d’une population confrontée quotidiennement à la pollution de l’air, de l’eau et du sol.
Pour de nombreux habitants, vivre dans cette partie de la capitale relève désormais du combat permanent. Les nuisances sonores, les odeurs nauséabondes et les rejets industriels rythment leur quotidien. Au fil des années, le fleuve Niger, véritable source de vie pour les communautés riveraines, est devenu le symbole de leurs inquiétudes.
Sur les berges du fleuve, Cheick Oumar Traoré observe avec amertume la dégradation progressive de son environnement. Pêcheur depuis plusieurs années, il affirme assister, impuissant, à la disparition des ressources halieutiques qui faisaient autrefois vivre de nombreuses familles.
« Les eaux usées des usines sont régulièrement déversées dans le fleuve. Nous constatons depuis près de vingt ans les conséquences de ces pratiques. Les poissons meurent en grand nombre et deviennent de plus en plus rares », déplore-t-il.
Selon lui, les effluents industriels rejetés sans traitement préalable détruisent les alevins et perturbent tout l’écosystème aquatique. À cette pollution industrielle, s’ajoutent les comportements malveillants de certains habitants qui utilisent également le fleuve comme dépotoir.
Pour ce pêcheur, l’enjeu dépasse largement la préservation de la faune aquatique. « Nous utilisons cette eau pour boire, cuisiner et pour de nombreux besoins quotidiens. Quand le fleuve est pollué, c’est notre santé qui est directement menacée », alerte-t-il. Comme plusieurs riverains, il réclame soit la délocalisation des unités industrielles les plus polluantes, soit l’application rigoureuse des normes environnementales.
Les conséquences se font également sentir dans le secteur de l’élevage. Souleymane Thiero, éleveur installé dans la zone, constate une détérioration de l’état de ses animaux qui s’abreuvent dans les eaux du fleuve. « Les moutons et les bœufs mettent aujourd’hui trois fois plus de temps à prendre du poids. La qualité de l’eau a considérablement changé », explique-t-il. Face à cette situation, il lance un appel pressant aux autorités pour un renforcement des mesures de protection de l’environnement.
UNE MENACE SANITAIRE ET éCOLOGIQUE MAJEURE- Du côté des structures chargées de la protection environnementale, le constat est également préoccupant. Directrice de l’Agence de gestion des stations d’épuration du Mali (AGESEM), Doussouba Doumbia met en garde contre les dangers liés aux effluents industriels non traités.
Selon elle, ces rejets constituent une menace sérieuse pour l’environnement et la santé publique. Pollution des eaux, contamination des sols, dégradation de la qualité de l’air, disparition progressive de la biodiversité aquatique : les conséquences sont multiples. Plus inquiétant encore, la présence de substances toxiques, de métaux lourds et d’agents pathogènes expose les populations à des maladies diarrhéiques et à d’autres affections graves pouvant aller jusqu’à certains cancers.
Pourtant, le Mali dispose depuis 2021 d’un cadre juridique destiné à lutter contre les pollutions et les nuisances. Mais sur le terrain, l’application de ces dispositions demeure insuffisante.
« Les mesures ne sont pas respectées à 100 % », reconnaît la responsable de l’AGESEM, qui pointe notamment les défaillances de nombreuses petites unités industrielles dépourvues de systèmes de prétraitement. Aujourd’hui, seule une vingtaine d’industries sont raccordées au réseau de l’agence et disposent d’installations adaptées. Chaque mois, des prélèvements et des analyses sont effectués en collaboration avec la Direction nationale de l’assainissement et du contrôle des pollutions et des nuisances (DNACPN), afin de détecter les éventuelles infractions. Les contrevenants s’exposent à des sanctions administratives, financières et pénales pouvant aller jusqu’à la fermeture temporaire des installations ou à des peines d’emprisonnement lorsque la santé publique est menacée.
UNE STATION D’ÉPURATION AUX CAPACITéS LIMITÉES- Directeur national de l’assainissement et du contrôle des pollutions et des nuisances, Niaréka Dembélé souligne également les limites techniques de la station d’épuration de Sotuba. Conçue pour traiter principalement des eaux usées domestiques, grâce au système de lagunage, cette infrastructure n’est pas adaptée aux rejets industriels contenant des produits chimiques complexes.
« Le lagunage est un traitement biologique qui ne permet pas d’éliminer efficacement certaines substances chimiques », explique-t-il.
Cette insuffisance se répercute directement sur la qualité des eaux du fleuve Niger et contribue à la persistance de mauvaises odeurs dans plusieurs secteurs. Face à cette situation, les autorités avaient même envisagé, à un moment donné, de déconnecter certaines unités industrielles de la station.
Malgré ces difficultés, les services de contrôle poursuivent leurs missions de surveillance. Les entreprises sont soumises à des études d’impact environnemental et à des audits réguliers. Des brigades effectuent également des contrôles sur le terrain, afin de vérifier le respect des normes. Selon Niaréka Dembélé, plusieurs unités industrielles ont déjà fait l’objet de sanctions, certaines ayant même été fermées pour non-conformité.
ENTRE URGENCE ENVIRONNEMENTALE ET IMPéRATIF éCONOMIQUE- Dans la Zone industrielle de Bamako, le développement économique et la protection de l’environnement semblent aujourd’hui engagés dans une course contre la montre. Alors que près d’une centaine d’unités industrielles échappent encore au réseau de traitement de l’AGESEM, les populations riveraines continuent de subir les conséquences d’une pollution qui fragilise leur santé et leurs moyens de subsistance. Au bord du Niger, les témoignages se ressemblent : ceux d’hommes et de femmes qui voient disparaître progressivement leurs ressources, tandis que les eaux du fleuve, jadis nourricières, portent désormais les stigmates d’une industrialisation insuffisamment encadrée. Pour eux, l’heure n’est plus aux constats, mais à l’action. Car derrière les chiffres, les rapports et les textes réglementaires, c’est la survie de tout un écosystème et de milliers de vies qui se joue.
Fatoumata KAMISSOKO
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