Commande publique : Les produits locaux à privilégier

Dans une note d’orientation datée du 13 février 2026, le ministre d’état, ministre de l’Économie et des Finances invite les exécutants des marchés publics à privilégier les entreprises nationales et les produits locaux. Pour traduire cette volonté en actes concrets, chaque département ministériel doit inscrire une enveloppe de 100 millions de Fcfa dans son budget 2026

Publié mercredi 14 octobre 2026 à 08:27
Commande publique : Les produits locaux à privilégier

Des meubles de bureau fabriqués par Fofy Industries

 


Les bureaux de l’administration publique et les cabinets ministériels sont équipés très souvent de meubles importés. Or, si ces objets (fauteuils, chaises, tables, rideaux, tableaux décoratifs) sont fabriqués au Mali, ils constituent des débouchés pour les artisans, des revenus pour les entreprises nationales et des emplois à préserver.  


Soucieux de ces atouts énormes, le gouvernement tente d’inverser la tendance. En effet, dans une note d’orientation datée du 13 février 2026, le ministre d’état, ministre de l’Économie et des Finances, Alousséni Sanou, a invité les exécutants des marchés publics à privilégier les entreprises nationales et les produits locaux. Pour traduire cette volonté en actes, chaque département ministériel a été invité à inscrire une enveloppe de 100 millions de Fcfa dans son budget 2026, destinée à financer des acquisitions ciblées.

La mesure concerne notamment l’équipement des cabinets ministériels et des services publics en mobiliers fabriqués localement. Tableaux, tissus décoratifs, rideaux, tables de bureau et chaises figurent parmi les produits concernés. À travers cette initiative, le gouvernement entend stimuler la demande intérieure, valoriser le savoir-faire des artisans maliens et créer de nouvelles opportunités économiques pour les entreprises nationales.

Cette orientation s’inscrit dans le cadre du décret portant adoption de mesures visant à orienter la commande publique vers les petites et moyennes entreprises de droit malien et la production nationale. Elle fait également suite aux conclusions de la réunion du 11 février 2026.

Malgré cette volonté politique, l’application de la mesure reste limitée. Une situation qui suscite des attentes chez les acteurs du secteur artisanal, pour lesquels la commande publique représente un marché stratégique, susceptible de soutenir durablement la production locale et la création d’emplois.

Pour le président de l’Assemblée permanente des chambres de métiers du Mali (APCM), Mamadou Minkoro Traoré, l’enjeu est désormais de passer des orientations aux actes. « Si la lettre circulaire est appliquée dans son esprit, elle contribuera à réduire le chômage, à former davantage d’artisans, à améliorer leurs équipements et la qualité de leurs productions, tout en favorisant le respect des délais d’exécution », estime-t-il.

Selon lui, cette décision s’inscrit dans la continuité des réformes engagées depuis 2014, notamment avec le décret n° 20-0473 relatif à l’orientation de la commande publique vers les PME et la production nationale. Le responsable rappelle que l’artisanat présente des spécificités qui justifient une attention particulière. Les dispositions du Code communautaire des marchés publics, notamment ses articles 62 à 67, prévoient des mesures destinées à faciliter l’accès des artisans à ces marchés. « Aujourd’hui, la volonté politique existe, mais son application reste insuffisante », déplore-t-il.

Pour que les artisans bénéficient réellement des opportunités offertes par les marchés publics, Mamadou Minkoro Traoré plaide pour une application effective des dispositions prévues. Il insiste également sur la nécessité de renforcer les capacités des professionnels, de les accompagner techniquement et de les aider à se conformer aux exigences administratives.

L’accès à ces marchés suppose notamment de disposer d’une carte professionnelle et de satisfaire aux obligations fiscales. Autant de conditions qui peuvent constituer des obstacles pour certains artisans, mais dont le respect demeure indispensable pour répondre aux exigences des acheteurs publics. « L’objectif est de disposer d’artisans capables de livrer des produits de qualité dans les délais », précise le président de l’APCM. Des efforts sont déjà engagés dans ce sens. Avec l’appui du Fonds d’appui à la formation professionnelle et à l’apprentissage (FAFPA), de l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE) et d’autres partenaires, plusieurs sessions de formation ont été organisées à Bamako, Sikasso et Ségou.

Pour Mamadou Minkoro Traoré, la qualification des artisans constitue une condition essentielle à la réussite de cette politique. Elle doit leur permettre de satisfaire aux exigences des marchés, d’améliorer leurs produits et de renforcer leur compétitivité. « Plus les artisans seront qualifiés, plus ils auront accès aux marchés publics, ce qui créera des emplois, de la richesse et renforcera la production nationale. Nous demandons simplement aux autorités de continuer à nous faire confiance », insiste-t-il.

UN LEVIER ÉCONOMIQUE DE PREMIER PLAN-Au-delà du secteur artisanal, la commande publique représente un instrument majeur de politique économique. Le décret n° 2015-0604/P-RM du 25 septembre 2015 portant Code des marchés publics et des délégations de service public fixe les règles relatives à leur passation, leur exécution, leur règlement, leur contrôle et leur régulation. Il définit le marché public comme un contrat écrit conclu à titre onéreux par une autorité contractante pour répondre à ses besoins en matière de travaux, de fournitures ou de services.

«L’État, en tant que puissance publique, est le premier vendeur et le premier acheteur dans notre pays », souligne l’économiste Modibo Mao Makalou. Les achats de biens, de services et de travaux constituent, selon lui, une fonction essentielle de l’action publique, tant pour assurer la prestation des services que pour améliorer l’efficacité des administrations.

Au Mali, les marchés publics représenteraient plus de 10 % du produit intérieur brut (PIB). Ce poids économique leur confère un rôle déterminant dans le développement des entreprises, la création d’emplois et la dynamisation des économies locales.

Pour Modibo Mao Makalou, leur impact doit notamment être apprécié à travers les retombées sur les entreprises nationales, les emplois créés ou préservés et les activités économiques générées dans les régions. En orientant davantage les achats publics vers la production locale, l’État peut renforcer les chaînes de valeur nationales et soutenir les capacités productives du pays. Les contrats publics peuvent garantir aux entreprises locales des commandes régulières et une meilleure visibilité sur leurs recettes. Cette stabilité favorise la continuité des activités, les investissements et, dans certains cas, le recrutement de nouveaux travailleurs. Les marchés attribués aux opérateurs nationaux contribuent ainsi à consolider le tissu économique et à préserver des emplois.

Toutefois, la préférence accordée à la production nationale ne saurait, à elle seule, garantir les résultats attendus. La qualité des prestations, le respect des délais et la bonne exécution des contrats restent des exigences fondamentales. La réussite de cette politique suppose donc que les entreprises bénéficiaires disposent des compétences, des équipements et de l’organisation nécessaires pour répondre aux besoins de l’administration.

L’économiste attire également l’attention sur les risques juridiques liés à la complexité des procédures. Un cahier des charges mal rédigé, une définition imprécise des besoins ou des clauses ambiguës peuvent provoquer des divergences d’interprétation et des litiges entre les acheteurs et les opérateurs économiques. De même, le non-respect des règles de publicité et de mise en concurrence, l’absence de publication d’un avis de marché ou l’utilisation de critères d’attribution imprécis peuvent fragiliser les procédures.

La prévention de ces risques exige donc des règles claires, une bonne préparation des achats et une maîtrise des procédures par les acteurs concernés.

Au-delà des textes et des engagements, la question demeure celle de leur traduction concrète dans les pratiques de l’administration. Les enveloppes budgétaires annoncées doivent se matérialiser par des commandes effectives, accessibles aux entreprises nationales capables de répondre aux exigences des marchés publics.

L’enjeu dépasse les seuls intérêts des artisans. Il concerne la création d’emplois, la valorisation des compétences locales, le développement des PME et la capacité du Mali à tirer davantage profit de ses propres ressources productives.

L’heure n’est plus aux intentions, mais aux actes. Derrière chaque marché public attribué à une entreprise nationale, il y a des emplois à préserver, des artisans à faire vivre et un savoir-faire à valoriser. Maintenir cette mesure au stade des orientations, c’est priver l’économie malienne d’un puissant levier de croissance. 

Babba COULIBALY

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