Les tas de fourrage sont vendus entre 250 et 500 Fcfa selon leur qualité
À la tombée de la nuit, les abords de la clinique périnatale Mohamed VI de Sébénicoro en Commune IV du District de Bamako changent de visage. Le va-et-vient des motos, voitures et charrettes s’intensifie autour de petits étals improvisés où s’amoncellent des feuilles d’arbres, des herbes fraîches, des herbes séchées ainsi que des fanes d’arachide et de haricot. Les klaxons couvrent parfois les voix des vendeurs qui hèlent les passants. Derrière cette animation se cache une activité aussi pénible qu’indispensable : l’approvisionnement en aliments pour bétail.
Ces vendeurs sont appelés les fourragers. Dès les premières heures du jour, ils quittent Bamako pour les brousses vers Bancoumana, Siby, Samayana et d’autres localités situées à 40, voire 60 kilomètres de la capitale. Leur objectif est simple : revenir avant la nuit avec un chargement capable de nourrir bovins, ovins et caprins élevés dans la ville et ses environs. Assis près de son imposant tas de feuilles vertes, Karim Diarra savoure un verre de thé après une journée éprouvante. Voilà dix ans qu’il exerce ce métier. À peine le temps de souffler qu’un client s’arrête. La théière est aussitôt abandonnée pour servir le client.
«Nous quittons la maison très tôt le matin sans savoir à quelle heure nous reviendrons. Toute la journée est consacrée à la recherche du fourrage », explique-t-il. Cette activité exige des moyens financiers non négligeables. Entre le carburant, les frais de transport et les diverses dépenses, chaque sortie coûte entre 4000 et 6000 Fcfa. À cela s’ajoute, selon lui, une contribution quotidienne de 1000 Fcfa versée aux agents des Eaux et Forêts.«Nous ne refusons pas de payer, mais nous souhaitons recevoir un reçu. Cela prouverait que nous contribuons légalement aux recettes de l’État », plaide-t-il.
Le métier est d’autant plus difficile que les revenus ne sont jamais garantis. Les tas de fourrage sont vendus entre 250 et 500 Fcfa selon leur qualité. Lorsque les clients sont nombreux, tout le chargement disparaît en quelques heures. Dans le cas contraire, une partie reste sur place et perd rapidement sa fraîcheur.
À quelques mètres, Daouda Traoré surveille son étal. Originaire de Baraouéli, dans la Région de Ségou, le jeune homme de 22 ans effectue sa quatrième campagne à Bamako. Comme beaucoup de saisonniers, il profite de la saison sèche pour exercer cette activité avant de retourner aux travaux agricoles. Avec ses compagnons, le paysan loue un tricycle ou un pousse-pousse afin de transporter les herbes récoltées dans les environs de Samayana, sur la route de Kangaba.
Le travail ne se résume pourtant pas à couper de l’herbe. Les jeunes fourragers doivent souvent composer avec l’incompréhension de certains habitants. « Il arrive que des propriétaires nous accusent de voler leur herbe. Certains vont jusqu’à confisquer notre récolte. Heureusement, d’autres nous autorisent à couper sur leurs parcelles », raconte-t-il.
Lorsque tout se passe bien, un chargement peut rapporter jusqu’à 10.000 Fcfa. Mais les bénéfices sont rapidement fondus comme neige au soleil après déduction des frais de location des engins, du carburant et des interminables négociations avec certains clients.
Un peu plus loin, Seydou Diallo et son compagnon proposent exclusivement des feuilles d’arbres. Venus de la Région de Sikasso, ils vivent de cette activité depuis plusieurs années. «Nous partons entre cinq et six heures du matin et nous ne revenons qu’en fin d’après-midi», explique Seydou, qui totalise déjà sept campagnes comme fourrager.
Le quotidien est rythmé par les risques. Les blessures provoquées par les coupe-coupe, les chutes lors de la coupe des branches, les pannes de motos et l’insécurité sur certains axes font partie des réalités du métier. À ces difficultés s’ajoute un autre défi : la conservation du fourrage. «Si nous ne vendons pas tout le chargement le même jour, la marchandise perd sa qualité. Le lendemain, les clients n’en veulent presque plus », confie-t-il. Lorsque le marché est favorable, un chargement de moto peut néanmoins générer près de 15.000 Fcfa de recettes.
À l’approche de l’hivernage, nombre de ces travailleurs saisonniers s’apprêtent déjà à retrouver leurs villages pour les labours. D’autres continueront à alimenter les marchés de Bamako aussi longtemps que les conditions le permettront. Peu visibles, les fourragers constituent pourtant un maillon essentiel de la chaîne de l’élevage. Sans leur courage et leurs longues expéditions quotidiennes, de nombreux éleveurs de la capitale auraient du mal à nourrir leurs animaux. Derrière chaque tas d’herbe vendu au bord des routes se cachent des dizaines de kilomètres parcourus, des dépenses importantes, des risques permanents et une détermination à toute épreuve pour assurer le pain quotidien.
NFamoro KEITA
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